Cet ouvrage, dont l'auteur est professeur à l'Université de Sâo Paulo, prend clairement ses distances avec toute interprétation anthropologique ou existentielle de la problématique hégélienne du temps pour la replacer dans la perspective qu'ouvre la Science de la Logique.
Le texte comporte deux parties. Dans la première, l'auteur montre que la conception du temps, exposée dans l'Encyclopédie des sciences philosophiques, au début de la Philosophie de la nature, peut être utilement éclairée à l'aide des catégories logiques de devenir, de limite et de première négation, lesquelles permettent de ressaisir le surgissement du temps à partir de l'espace en tant que processus ou négativité explicitée. Cela ne signifie pas qu'il faille identifier le pur devenir logique avec ce devenir intuitionné et posé dans l'extériorité qu'est le temps. Car celui-ci n'est encore qu'une intuition abstraite. Or, le temps témoigne d'abord de la finitude des choses, et loin d'effacer la contradiction, il la met en évidence car il relève, ainsi que le précise l'auteur, d'une relation d'exclusion et de différenciation. Cependant, par rapport à l'objectivité abstraite de l'espace, le temps s'apparente à la subjectivité abstraite, ce qui permet d'entrevoir la co-appartenance du temps à la structure du Soi et du concept. D'ailleurs, il apparaît comme le Dasein du concept. Mais le concept du temps, comme tout concept, est lui-même atemporel, et par là se trouve soulevée la question du rapport du temps à l'éternité. Cette première partie de l'ouvrage, consacrée au temps naturel, ne peut nous conduire au-delà d'une "logique du temps" qui laisse encore de côté cette expérience d'une autre temporalité, inédite et infiniment plus complexe, qui est celle de l'histoire.
Tel est en effet l'objet de la seconde partie : expliciter les éléments constitutifs du temps historique. Partant de la distinction entre sociétés "sans histoire" et sociétés historiques, l'auteur souligne que l'histoire et son objet ne peuvent surgir que par une rupture avec la vie immédiate et l'accès de l'Esprit à un dédoublement réflexif, se manifestant par l'apparition de l'écriture et l'amorce d'une organisation politique et étatique. Mais alors que les sociétés sans histoire cherchent à se prémunir contre les effets du temps, les sociétés historiques visent au contraire à les multiplier. C'est ce que l'auteur nomme "la temporalité cumulative". Le passage s'opère désormais par la médiation de la dialectique du désir et du travail. Par là s'opère la jonction entre téléologie et histoire et peut se comprendre l'insertion de la rationalité dans l'histoire, qui n'a plus rien à voir avec une quelconque théodicée. C'est donc bien le procès de culture qui entraîne la dénaturalisation du temps au profit de l'avènement d'un temps historique, conçu comme l'auto-production de l'Esprit, entendu à la fois comme activité et comme produit de cette activité. On rejoint ainsi le sens spéculatif de la célèbre métaphore de la ruse de la raison. Dès lors, le rapport au Présent dessine à la fois l'objet et l'horizon de la réflexion philosophique, ce qui exclut aussi bien toute tentative de restauration du passé que de prophétisme concernant l'avenir. Toutefois, le présent de l'Esprit et du savoir, lesquels "surplombent" le contenu du présent historique, prouve que la philosophie n'est pas dépourvue d'une certaine capacité critique d'anticipation dans la mesure où l'Esprit est susceptible de s'opposer à soi. Ici encore, cela n'implique pas que l'on puisse identifier l'intériorité de l'ordre logique et l'extériorité du développement historique, même si, pour Hegel, le concept et le procès peuvent être considérés comme équivalents. Les dernières pages de cet ouvrage rejoignent des problématiques actuelles en mettant notamment en évidence les rapports entre le temps, l'événement et les préoccupations politiques, tels que les présente Hegel, avec des considérations issues de Feuerbach et de Marx.
Par son information aussi riche que précise, par sa rigueur et la pertinence de ses analyses, le texte de P.L. Arantes constitue un apport essentiel à ce que représente aujourd'hui pour nous l'héritage hégélien.
André Lécrivain