Ce volume propose une série d'études qui ont toutes pour objet le concept de "pratique" dans ses différentes acceptions afin de comprendre ce qu’on entend par "philosophie pratique". L'ouvrage s'organise en trois parties explorant respectivement : le statut de la philosophie pratique dans l'idéalisme allemand les orientations nouvelles de la philosophie pratique représentées par les thèmes de l'intersubjectivité du droit et de l'économie, il fait place enfin aux discussions contemporaines sur le statut de la philosophie pratique. Nous ne rendrons compte ici que des études consacrées à la philosophie hégélienne.
Bernard Bourgeois lit le passage de Kant à Hegel en passant par Fichte comme passage d'une philosophie universelle de l'agir à une philosophie spécifique de l'action. L'idéalisme allemand – philosophie non pas de l'être mais de l'agir – a fait place progressivement à une philosophie spécifique de l'action "comme être de l'agir, c'est-à-dire à une philosophie théorique de l'action". Si Kant propose une philosophie pratique de l'agir, Fichte ouvre bien la voie à une théorie de l'action, mais n'attribue pas à l'effectivité historique concrète de cette dernière un rôle essentiel ; seul Hegel met en oeuvre une véritable théorie de l'action en étudiant cette dernière en l'effectivité réelle de l'histoire mondiale. Pourtant, l'agir véritable est – selon Bernard Bourgeois – création mais non pas action, cette relativisation de l'action résidant en ce que l'idéalisme la pense essentiellement comme réalisation d'un sujet originaire dans une objectivité présupposée.
Rolf-Peter Horstmann s'attache à la critique hégélienne de l'éthique kantienne ; pour Hegel, la philosophie kantienne présente un intérêt insigne comme expression paradigmatique du type de philosophie qui domine l'époque moderne, la critique vise donc à saper cette vision du monde en ses fondements. La stratégie de cette critique consiste à "n'attester chez Kant qu'une pénétration insuffisante de la véritable teneur philosophique qu'avait sa propre philosophie" ; c'est du moins ainsi que Hegel parvient à intégrer Kant dans son concept de l'histoire de la philosophie. R.-P. Horstmann montre pourtant que la remarque du § 33 des Principes de la Philosophie du droit, en déniant à la philosophie politique kantienne la moindre valeur philosophique, s'accorde mal avec cette stratégie générale d'interprétation ; l'auteur montre alors qu'une reconnaissance par Hegel de la philosophie politique kantienne est exclue par son concept de philosophie, à savoir par la thèse de l'identité de la raison et de l'effectivité.
Laurent Giassi s'efforce, quant à lui, d'identifier la spécificité de la conception hégélienne de l'intersubjectivité dans la Phénoménologie de l'esprit par rapport aux développements de Fichte dans le Fondement du droit naturel ; tandis que ce dernier met en oeuvre une démarche déductible, un discours sur les conditions de possibilité, la démarche de Hegel est phénoménologique et tient compte des conditions de possibilité et des conditions d'effectivité de la conscience de soi.
Norbert Waszek se consacre à son thème de prédilection : le statut de l'économie politique dans la philosophie pratique de Hegel. Après avoir pris soin de distinguer le concept de Staatsökonomie utilisé par Hegel de la tradition caméraliste représentée par Justi, Norbert Waszek passe en revue les sources possibles de Hegel : Smith, Stewart, Hume, Ferguson. L'intérêt de Hegel pour l'économie politique réside en sa capacité à découvrir la rationalité immanente au mouvement social ; à cet égard, la comparaison de la théorie économique avec l'astronomie constitue un éloge de la part de Hegel en comparant "l'ascension classique du Chaos au Cosmos". L'économie politique consiste également, pour Hegel, à intervenir dans la société civile, permettant ainsi, au sein d'une économie libre de marché, de poser les bases d'une intervention sociale et politique légitime, intervention n'ayant qu'une valeur d'exception et se limitant aux moments de "défaillance" du marché.
Myriam Bienenstock se confronte avec l'interprétation de Hegel proposée par Charles Taylor ; contre l'identification effectuée par cet auteur de la philosophie hégélienne de l'esprit à une philosophie pratique (au sens où l'action serait opposée à la connaissance), l'auteur s'efforce de montrer comment la philosophie hégélienne se veut d'abord théorie, élucidation conceptuelle ... des présuppositions, tant théoriques que pratiques, que nous adoptons communément dans notre comportement". Cette démarche de clarification conceptuelle n'est pas une démarche interprétative ou herméneutique. La suite de l'article s'efforce de montrer que la philosophie hégélienne ne met pas en oeuvre un paradigme "expressiviste".
Enfin Ludwig Siep s'attache aux répercussions contemporaines de la théorie hégélienne de l'esprit objectif d'une part sur le développement de systèmes autoréférentiels et réflexifs, et d'autre part sur l'analyse des conditions sociales et institutionnelles dans lesquelles se forme une conscience de soi moderne. La première partie de cet article distingue les concepts de réflexion de N. Luhmann et de Hegel ; la seconde partie tente d'évaluer, en prenant pour exemple A. Honneth et C. Taylor, les tentatives modernes visant à comprendre les conditions sociales de la conscience de soi.
Signalons que cet ouvrage comporte un grand nombre d'articles excellents consacrés à la philosophie de Fichte et signés I. Thomas-Fogiel, J.-F. Goubet, J.-C. Merle, F. Fischbach. On lira également avec profit l'excellent article de C. Cesa consacré à la notion de pratique chez le jeune Schelling, ainsi que celui de A. Tosel confrontant les modèles kantien et aristotélicien de la philosophie pratique.
David Wittmann