Au travers du rapport entre logique et philosophie pratique, P. Valenza essaye de montrer que la philosophie de Hegel à Iéna met en oeuvre une redéfinition tant de la philosophie que de la philosophie pratique ; la Differenzschrift et Glauben und Wissen permettraient d'isoler une première conception de la logique et de la métaphysique centrée sur "l'inspiration fondamentale" du rapport de la philosophie à la vie. La thèse qui parcourt cet ouvrage est celle de la signification pratique du système et du primat de la vie comme destination de la spéculation.
La première partie de l'ouvrage a pour objet le rapport entre principes pratiques et action dans les textes de Berne et de Francfort ; un premier chapitre interroge le rapport entre religion subjective et religion objective, rapport permettant de comprendre la conception des critères de l'action et de leur rationalité. Le second chapitre est consacré à la mystique francfortoise de la vie. L'auteur se concentre sur la manière dont Hegel y utilise certains concepts – ici nommés "catégories logiques" – afin de comprendre la vie. Dans la seconde partie – le centre de l'ouvrage –, Pierluigi Valenza suit les deux mouvements d'une logique qui introduit à la métaphysique et d'une critique qui introduit à la philosophie en mettant en relation l'analyse des instruments logiques et le problème du rapport entre nécessité et liberté Il s'agit de savoir s'il est possible de reconnaître une signification pratique au procès d'introduction à la métaphysique de la première logique, et par là à la première conception hégélienne de la métaphysique.
Consacré à la Differenzschrift et à la logique de 1801-1802, le premier chapitre tente de montrer que la logique, en dépassant les formes de la finitude, introduit à une conception adéquate de la vie. L'auteur essaie – en analysant l'antinomie entre liberté et nature – d'accorder un sens à la fois théorique et pratique à ce dépassement pour conclure à "une inspiration pratique de la première philosophie" (p. 171). Pierluigi Valenza analyse ensuite le dépassement de l'antinomie dans la Differenzschrift ; pour lui, la définition de la liberté comme possibilité concrète démontre que Hegel, à travers la discussion de la liberté et de la nécessité, redéfinit sur le plan logique les catégories kantiennes de la modalité en accord avec le dépassement de l'opposition sujet/objet. Une analyse détaillée des rapports entre individu et communauté dans la Differenzschrift souligne l'absence de réponse à la question de la médiation de la volonté singulière avec le tout, une carence qui reposerait sur la difficulté à définir un rôle positif de l'individualité finie. Le deuxième chapitre comporte une analyse serrée de Glauben und Wissen ; le parallèle entre la logique et la critique philosophique y est établi au travers du retour des formes du penser fini : le rapport cause-effet, le temps, la mauvaise infinité. On profitera notamment des analyses précises sur le statut du fini et de l'individualité dans la confrontation de Hegel avec Jacobi. Le chapitre s'achève sur une thématisation singulière des rapports entre liberté et nécessité dans Glauben und Wissen ; par la mort de Dieu et le Vendredi Saint spéculatif, Hegel entendrait le dépassement de la conscience, la mort du « garant suprême du bonheur individuel et de cette conscience qui justement à cause de cela le maintient comme au-delà absolu » (p. 293). La liberté s’identifie à la mort comme renoncement du sujet à lui-même. En ce passage sur la mort de Dieu, P.V. voit se condenser les thèmes qui ont fait l’objet de son développement : la nécessité de passer d’une nécessité empirique à une nécessité éternelle s’identifiant avec la liberté, l’idée de l’éthicité comme dépassement de la moralité, dépassement de la conscience qui se sauve de l’annulation. Au travers de la critique de la subjectivité s’esquisserait alors la possibilité, pour la philosophie, d’être introduction à la vie, de permettre la médiation de tous les individus avec le tout qui leur a donné naissance comme hommes libres, et ce, par la construction d’une philosophie pratique à venir.
La troisième partie est consacrée à l’essai sur le droit naturel et au Système de la vie éthique. On y considère l’articulation de la conception de la liberté comme mort, comme négation et de l’inscription de l’individu dans la totalité du peuple ; dans cette perspective, la tragédie de l’éthique met en œuvre un double procès : celui de l’individu qui se sacrifie et de l’éthicité comme individu qui unit nature et esprit par le sacrifice d’une partie de lui-même. L’auteur conclut son chapitre en indiquant que le primat du pratique ne se peut maintenir que comme « intérêt : l’éthicité comme moteur des choses humaines et point d’arrivée du système » (p. 395). La philosophie ne conserve une portée pratique que dans la mesure où elle peut être une forme d’éducation. On touche ici aux limites de la recherche de P.V. qui tiennent à l’identification de la thèse de l’ouvrage, tant il est souvent difficile de comprendre le rapport des développements spécifiques à la thèse défendue ; bon nombre de développements semblent valoir pour eux-mêmes et ne contribuent guère à la clarté de la démonstration : l’on peut en effet se demander si l’auteur parvient jamais à dépasser la simple analogie entre logique et philosophie pratique pour démontrer véritablement un primat du pratique. N’aurait-il pas fallu mettre en œuvre une réflexion sur les différentes acceptions du pratique ? L’auteur n’a-t-il pas conféré une importance trop grande à la fameuse question « dans quelle mesure la philosophie est-elle pratique » ?
David Wittmann