Les deux dernières parutions reçues des Hegel-Studien (numéros 33 et 34, correspondant aux années 1998 et 1999) se signalent par un changement de couverture voulu par les éditions Felix Meiner, qui prennent désormais le relais de Bouvier Verlag. De plus, en ouverture du numéro 34, annonce est faite par Manfred Meiner de ce que cette précieuse publication annuelle sera désormais dirigée conjointement, à partir du numéro 36, par Walter Jaeschke (professeur à l'Université de Bochum et directeur du Hegel-Archiv) et par Ludwig Siep, professeur à l'université de Münster, l'un et l'autre connus et estimés de qui prend intérêt aux études hégéliennes. Belle occasion d'exprimer la reconnaissance de tous ceux-là aux Professeurs Friedhelm Nicolin et Otto Pöggeler, fondateurs de cette publication en 1960, et qui auront assuré pendant plus de quarante ans la mise à disposition des chercheurs d'une ample moisson de textes de Hegel et d'études sur sa pensée à travers 35 livraisons de cette revue annuelle et plus de 40 Beihefte – une précieuse collection qui a produit tant d'études novatrices.
Les numéros 33 et 34 comportent, comme à l'accoutumée, une section intitulée Texte und Dokumente. Essentiellement, pour le premier, la présentation assurée par Olivier Depré d'un texte de Hegel sur la musique, tiré des "leçons" qu'il assura les 19, 21 et 22 août 1826, dans le cadre d'un semestre consacré à l'esthétique. Ces trois séances s'inscrivaient dans le cadre d'une réflexion portant sur les formes artistiques individuelles, après une réflexion plus large sur le Beau et l'Idéal cultivés par l'esthétique comme telle, et les différents aspects des arts symboliques, classiques et romantiques. La musique, ou "l'art du ton et de l'intériorité", prend place entre la sculpture et la peinture d'une part, qui "ont leur séjour dans le medium de l'objectivité spatiale", et d'autre part la poésie, que Hegel, on le sait, met au sommet de cette hiérarchie ; la "poésie" devenant sensible lorsqu'elle s'inscrit, précisément, dans le cadre d'une "mise en scène" qui inclut décor, représentation, mouvement (danse), musique et texte; comme dans la tragédie grecque ou – sommet quasi indépassable – l'opéra moderne. Les vingt-six pages de texte ici restitué proviennent pour l'essentiel de manuscrits de Keller et de Pfordten, qui apportent des compléments d'importance aux Reinschriften de Griesheim, de Garczynski et de Löwen portant souvenir des autres Leçons que Hegel tint sur ce thème en 1820/21 et 1828/29. Dans cette même rubrique, le n° 34 présente, sous la plume de Friedrich Hogemann, des considérations fort importantes sur la question des sources du fameux texte hégélien de 1831 sur le Reformbill anglais.
La seconde rubrique contient des études originales qu'il serait impossible de recenser dans leur détail. Contentons-nous d'indiquer ici les auteurs et les thèmes. Dans le n° 33, un article de Dietmar Köhler nous laisse encore dans l'espace des publications actuellement en cours de Hegel lui-même en proposant quelques "remarques" concernant la "problématique éditoriale" des Leçons sur l'histoire de la philosophie. Jens Halfwassen dégage la signification du platonisme alors en cours pour le développement de la pensée de Hegel à Francfort et à Iéna. Le rapport "ambivalent" de Hegel à Jacobi est présenté par Hans-Jürgen Gawoll à propos du rapport entre l'immédiateté de l'être et de médiation de la substance. Martin Bondelli, de Berne, étudie les relations entre Kant et Hegel sous l'angle des capacités dont est revêtue la raison pour la construction de la paix. Miklos Vetö revient sur la "ruse de la raison" en confrontant "théorie de la connaissance et philosophie de l'histoire" (article publié en français). Quant à Franco Chiereghin (Padoue), il prend de l'altitude en se demandant à quoi Hegel peut servir (?) dans une époque qui semble ne s'intéresser qu'à la finitude. Enfin, et comme toujours, un bon tiers et plus de ce cahier est consacré à des comptes rendus critiques de publications récentes sur les thèmes les plus divers.
Ces comptes rendus sont encore plus étendus dans le n° 34. A noter la possibilité ainsi donnée, par exemple, de prendre connaissance du contenu d'une fort intéressante étude écrite en danois par Karin de Boer sur le "duel" mené, nous dit-on, par Heidegger avec Hegel sous le titre Penser dans la lumière du temps (Lu De Vos), ou une véritable étude de Giovanni Bonacina sur un ouvrage de l'infatigable Domenico Losurdo traitant d'une "histoire politico-sociale" générée par Hegel en Italie, "des frères Spaventa jusqu'à Gramcsi". Mais on me permettra de noter en passant un contresens dans la présentation d'un petit livre que j'ai moi-même produit sur la Phénoménologie de l'esprit aux Editions Ellipses : La "structure" de cette oeuvre, telle qu'elle ressort des propos explicites de Hegel dans l'introduction à la section Religion et dans Le Savoir absolu, n'articule pas "deux parties" dont la seconde engloberait le Savoir absolu ; mais cette dernière "figure au-delà de toute figure" met en lumière, en une sorte de "conclusion" capitale, l'unité de droit entre les deux lectures de l'histoire que constituent "L'esprit dans sa conscience" (de la Certitude sensible à la fin de la section Esprit) et "l'esprit dans son autoconscience" (qui ne comporte que la section Religion). Comment autrement expliquer l'unité entre certitude et vérité si le savoir absolu n'assure pas à lui seul, comme hors texte (cela bien mal dit), l'unité des deux "réconciliations" posées aux termes de l'Esprit et de la Religion ? La partie centrale de ce Cahier présente des considérations sur la "philosophie du langage" de Hegel (José Maria Ripalda), sur l'idée de "servitude" dans cette oeuvre (Michael H. Hoffmeister (texte écrit en anglais), sur la problématique de la traduction du terme Wirklichkeit dans les langues romanes (Gabrielle Baptist), sur le rôle de la raison dans la forme artistique "symbolique" (Felix Duque), sur le concept de l'amour dans l'esthétique hégélienne et dans la problématique d'une "philosophie de l'unification" (Eva-Maria Engelen), enfin de Otto Pöggeler lui-même revenant sur les rapports entre idéalisme et romantisme, clarifiés ici à partir de "remarques " regardant les positions de Ernst Behler et Marie-Elise Zovko.
Je ne saurais terminer ce Bulletin sans associer les Archives de Philosophie à l'hommage posthume rendu à Hans-Christian Lucas (1942-1997), qui a tant oeuvré dans le cadre des nouvelles éditions de Hegel à Bochum.
Pierre-Jean Labarrière