Ce livre a été élaboré à partir d’une douzaine d’études revues et remaniées, auxquelles ont été ajoutées une introduction et une conclusion inédites. Il propose un parcours philosophique de la constellation de pensées qu’on appelle l’idéalisme allemand. Parmi la profusion des analyses, qui s’appuient aussi bien sur les textes des auteurs que sur la littérature secondaire abondamment discutée, on peut distinguer deux lignes de force, qui tissent le fil d’Ariane de l’ouvrage. L’idéalisme allemand est un « rationalisme ouvert », un « incessant effort de la raison pour comprendre ce qui apparaît d’abord comme irrationnel » (p.45), ce qui entraîne une extension de la connaissance philosophique à de nouveaux domaines — l’imagination, la poésie, la religion, l’histoire —, examinés successivement dans les quatre parties du livre. L’auteur évoque également la dimension gnostique de l’idéalisme allemand, qui serait « une gnose chrétienne, rationnelle, systématique » (p.360). La première thèse est parfaitement convaincante. En ce qui concerne la seconde, elle vise plutôt Hegel et Schelling, en tant qu’ils insistent l’un et l’autre sur le mal, le tragique de l’existence humaine, et partagent la conviction que la philosophie, comme savoir suprême, apporte seule à l’homme le salut. Mais Fichte peut toutefois selon l’auteur y être rattaché par l’idée de conversion spirituelle. Ces deux grilles de lectures donnent lieu à des études éclairantes, soit sur des penseurs en marge de l’idéalisme allemand, par exemple Maître Eckhart, Hölderlin, Novalis, soit sur les auteurs plus classiques que sont Kant, Fichte, Hegel et Schelling. On mentionnera notamment une analyse de l’esthétique spéculative de Hölderlin (p.135-150), une interprétation du « Vendredi saint spéculatif » évoqué dans le final de Foi et savoir (p.167-179), une confrontation des christologies de Kant et de Hegel (p.255-275), une comparaison des pensées eschatologique de l’histoire de Hegel et de Victor Hugo (p.279-306). À propos de Hegel, la figure centrale de ce livre, l’auteur souligne avec justesse que « l’idéalisme hégélien ne réduit pas la raison à l’histoire, mais hausse l’histoire à la raison en l’élevant au niveau de la Wirklichkeit, de la réalité effective de l’esprit » (p.282). De ce point de vue, la postérité philosophique de l’idéalisme allemand serait moins l’historicisme, examiné à travers la pensée de Zeller, que le spiritualisme, qui apparaît à la fin du livre sous la figure de Bergson. L’intérêt de cet ouvrage, dont il faut saluer l’érudition, est donc d’offrir plusieurs voies d’entrée dans l’idéalisme allemand, tout en proposant une vision d’ensemble de celui-ci.
Christophe Bouton