La section de la Phénoménologie de l’esprit consacrée à l’analyse de la relation de maîtrise et de servitude est de loin le passage le plus lu et le plus commenté de l’œuvre de Hegel. Est-il pour autant le mieux connu ? Comme le dit Hegel dans la Préface du même ouvrage, « ce qui est bien connu est en général, pour cette raison qu’il est bien connu, non connu ». Olivier Tinland a jugé que ces fameuses pages de l’œuvre de 1807 sont encore trop souvent victimes aussi bien des grands plaidoyers pro-hégéliens (Alexandre Kojève) que des grandes critiques anti-hégéliennes (Gilles Deleuze). Aussi propose-t-il ici – à destination des élèves de Terminales, des étudiants des Classes préparatoires et des Universités, mais aussi de leurs maîtres – une traduction nouvelle du passage de la Phénoménologie de l’esprit, un commentaire sous la forme d’un triple parcours du texte, la traduction d’extraits d’autres textes de Hegel traitant également du rapport de reconnaissance réciproque, et enfin un vocabulaire : le tout est mis au service d’une étude précise du texte et d’un remarquable effort de clarification de ses enjeux.

Il s’agit d’abord de prévenir les erreurs d’interprétation les plus courantes : pour cela il faut d’abord rappeler que cette figure de l’échec de la reconnaissance réciproque qu’est le rapport de maîtrise et de servitude ne doit ni ne peut être absolutisée, considérée comme valant pour et par soi, indépendamment du tout du parcours phénoménologique des expériences de la conscience. La section de la Phénoménologie consacrée au rapport maîtrise/servitude n’a de valeur que relative en tant qu’elle est un moment au sein d’un développement, une partie dans un tout ; mais, comme moment et partie, elle n’a en outre de valeur que négative – ce qui veut dire que l’intérêt doit se porter prioritairement sur la façon dont cette figure de la conscience avoue son caractère de simple moment et se nie elle-même dans une nouvelle figure, à son tour soumise au même procès d’auto-négation. Il en va ici des figures de la conscience comme des configurations de l’esprit dans l’histoire mondiale : ce qui compte, c’est le mouvement par lequel elles sont conduites à se dissoudre et se supprimer, avouant par là elles-mêmes qu’elles ne peuvent justement pas prétendre être le tout. On ne peut donc pas lire la section « Autosubsistance et non-autosubsistance de la conscience de soi ; maîtrise et servitude » en espérant y trouver en quelque sorte « tout Hegel » : le sens de cette section, comme des autres, est justement dans sa dissolution, c’est-à-dire dans l’aveu de son échec à figurer à elle seule « tout Hegel ».

La seconde mise en garde vaut contre les lectures politique, sociologique ou historique de cette section : Hegel ne parle pas ici de maître et d’esclave, ni de maître et de valet, mais de maîtrise et de servitude. Il n’est question ni de l’esclave de l’antiquité, ni de celui des colonies, ni du valet du XVIIIe siècle, bref il ne s’agit pas de la description de réalités socio-historiques, mais de la description de « figures opposées de la conscience » par lesquelles sont phénoménalisés deux moments idéels et conceptuels du rapport de reconnaissance – le moment de l’être-pour-soi (la « conscience de soi ») et celui de l’être-pour-un-autre (la « vie », à laquelle la conscience devenant par là servile montre son attachement en renonçant à la lutte à mort). Cette mise en garde est importante au moment où des auteurs (dont celui de ces lignes !) puisent à nouveau dans cette section de la Phénoménologie de l’esprit de quoi élaborer un concept de reconnaissance permettant de rendre compte de la spécificité de luttes sociales contemporaines : il est certes permis de le faire, mais avec la claire conscience de la distance prise à l’égard tant de la lettre que de l’esprit du texte hégélien (ce qui nous semble être le cas chez Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance, Paris, Le Cerf, 2000).

Au-delà de ces mises en garde indispensables mais négatives, et sans que nous puissions ici nous engager dans le détail des analyses de l’auteur, il convient de saluer les choix positifs effectués par Olivier Tinland dans sa traduction et son commentaire du texte : loin de se limiter à un ouvrage destiné à un public scolaire (ce qui n’est déjà pas rien !), son travail fait avancer les études hégéliennes sur plusieurs points. En traduisant « Selbstständigkeit » par « autosubsistance », l’auteur évite à la fois la confusion avec « l’autonomie » kantienne et l’inutile pesanteur du néologisme « autostance » proposé par G. Jarczyk et P.-J. Labarrière ; mais il montre aussi que « l’indépendance » a le tort d’être négative, là où « l’autosubsistance » dit bien la positivité du terme allemand. Quant à la traduction de « aufheben » par « surpasser » et de l’ « Aufhebung » par le « surpassement », proposée par Olivier Tinland, on se prend à rêver de la voir s’imposer dans les traductions et les commentaires de Hegel : l’auteur propose ici des termes français (surpasser, se surpasser, le surpassement) qui rendent parfaitement le sens complexe des termes allemands équivalents (aufheben, sich aufheben, die Aufhebung), tout en respectant la langue française et en évitant les traductions incomplètes ou partielles (supprimer, se supprimer, la suppression), les néologismes (sursumer, se sursumer, la sursomption) et autres métaphores militaires (relever, se relever, la relève). On aura compris que nous recommandons à tous égards la lecture de ce « petit » livre d’Olivier Tinland, en tant qu’il constitue à la fois un indispensable commentaire d’un texte canonique et, plus largement, une introduction (l’une des meilleures en français à ce jour) à la philosophie hégélienne.

Frank Fischbach