C’est un livre aux dimensions de toute une vie. Au terme de quarante années d’étude et d’écriture, Adriaan Peperzak met à contribution tous ses articles et ouvrages dédiés à Hegel, certains devenus des références indispensables, dans une synthèse au projet à la fois modeste et terriblement ambitieux : celui d’une exégèse exhaustive des Principes de la philosophie du droit. Autant dire que nous avons là une ‘somme’, bilan de l’interprétation du livre dans la seconde moitié du XXe siècle, mais aussi bilan personnel d’un grand lecteur.

Le projet d’Adrian Peperzak est modeste dans son propos philosophique. Il s’agit seulement de mener une « reconstruction fidèle », « aussi exacte du point de vue historique, et aussi ‘positiviste’ que possible » (p.18). La justification d’un tel projet, qui pourrait sembler avoir été déjà mené à bien à travers la longue histoire des interprétations, est de corriger les visions déformantes qui ont émergé depuis deux décennies aux Etats-Unis, aussi bien celles qui dénaturent l’esprit d’ensemble que la partie politique de la philosophie de Hegel. Peperzak veut montrer qu’une herméneutique sans arrières-pensées devrait rendre infondées certaines des propositions les plus hardies (mais aussi les plus fécondes philosophiquement ?) de la lecture contemporaine. Mais les conditions à remplir pour mener à bien ce programme aux modestes dimensions philosophiques en montrent aussi toute l’ambition et, d’une certaine manière, la démesure du point de vue herméneutique.

Pour achever son herméneutique philosophique exhaustive, Peperzak s’impose les cadres suivants : (1) contre la tendance récente des interprétations américaines qui, dans le sillage de Robert Pippin insistent quasi exclusivement sur la filiation kantienne, mettre en évidence les références classiques, métaphysiques au sens ancien du terme, dans l’héritage desquelles Hegel s’est placé. Au cours de l’ouvrage, Peperzak souligne particulièrement l’influence d’Aristote, et notamment celle du De Anima comme référence fondatrice pour la doctrine de l’esprit. A plusieurs reprises, il rappelle que Hegel, malgré ses intentions critiques, plaçaient ses analyses dans le cadre qui lui était contemporain des manuels scolastiques, ce qui exige d’insister plus qu’il n’a été fait sur l’importance de Christian Wolff. (2) Peperzak s’impose de commencer par une caractérisation de la logique de Hegel (chapitre 1), puisque seul le recours à la logique spéculative permet de lire adéquatement aussi bien la théorie de l’esprit dont les Principes sont la partie « objective », que la théorie de la volonté dont les différentes figures du droit forment pour Hegel autant de concrétisations. Plus spécifiquement, la connaissance de la logique spéculative est une présupposition essentielle pour la compréhension du livre lui-même, puisque dans sa construction, ses arguments, les catégories qu’il emploie et jusque dans les transitions de partie à partie, Hegel en fait constamment usage. La perspective de Peperzak dans ce résumé de la logique est antithétique des lectures catégorialistes ou pragmatistes, au premier rang desquelles celles de Pippin et Pinkard. Contre elles, Peperzak veut rappeler le caractère métaphysique et ontologique avoué de la Logique, son statut d’ « onto-théo-logie ». L’ouvrage contient des remarques en note assez acerbes envers les lecteurs contemporains qui, selon Peperzak, refusent de considérer cette vérité constamment répétée par Hegel et fondatrice de sa pensée, l’identité de l’être et de la pensée. Peperzak insiste d’ailleurs à plusieurs reprises sur la priorité spéculative du moment de l’identité sur celui de la différence. Sa lecture de la logique sera sans doute l’un des aspects du livre qui arrêtera nombre de lecteurs : certains y trouveront une tendance à réifier et séparer les moments intégrés dans le procès dialectique (notamment l’identité et la différence), ainsi qu’une tendance à lire l’ordre de l’exposition systématique comme un ordre ontologique, en contradiction peut-être avec le caractère progressif-rétrospectif de la dialectique hégélienne, que Peperzak souligne cependant très bien à propos de la construction de l’ouvrage de 1820. En ce qui concerne la question très difficile de l’usage des catégories et liaisons logiques dans les Principes, le détail de l’interprétation déçoit par rapport à ce qui était promis, mais la structure qui tient ensemble toutes les parties est rendue de manière claire et complète. (3) Peperzak exige de préciser la place du livre à l’intérieur du système. Le chapitre 2 reconstruit la doctrine hégélienne de l’esprit par une lecture suivie des passages de l’Encyclopédie de 1817 consacrés à l’esprit subjectif. Peperzak choisit de se concentrer sur ce texte car c’est la version de l’Encyclopédie qui est la plus proche du livre de 1820. La méthode Peperzak est bien connue : elle consiste à souligner l’organisation systématique des textes par des schémas reconstructifs sur lesquels se base l’exégèse des différentes articulations. Cette méthode qui est reprise dans de nombreuses parties du livre (notamment, en reprise d’une de ses plus célèbres études, à propos de l’introduction à la troisième grande partie du livre, celle consacrée à la Sittlichkeit), est particulièrement bien adaptée à l’analyse de la doctrine de l’esprit. A de nombreuses reprises, Peperzak insiste, à la suite d’autres interprètes, sur les flottements chez Hegel dans la caractérisation de la volonté et de l’intelligence. Il souligne le préjugé intellectualiste de Hegel qui, contre la lettre expresse de sa propre doctrine de la volonté, accordent au théorique la priorité sur le pratique. La pointe polémique de cette relecture de la doctrine de l’esprit consiste à rappeler, Peperzak le fait tout au long du livre, que la sphère du droit est celle de l’esprit objectif, à savoir la réalisation mondaine de l’esprit, que par conséquent les sphère de la conscience et de la conscience de soi sont dépassées au moment où commencent les analyses du livre. Ceci est dirigé contre les lectures qui approchent la philosophie du droit à partir d’une problématique de la reconnaissance. (Allen Wood, Robert Williams et Paul Redding sont ici particulièrement visés). Inversement, et toujours dans un but de correction de ce qu’il perçoit comme des mésinterprétations (là encore Wood est le coupable exemplaire) Peperzak ne cesse de répéter, aussi bien dans ce chapitre introductif que dans les analyses de détail, que l’esprit objectif n’est pas pour Hegel, malgré certains textes ambigus, la sphère de réalisation ultime de l’esprit, et qu’il importe donc de relativiser sa philosophie sociale et politique à l’aune de sa théorie, métaphysique et ontologique, de l’esprit absolu. Une autre bête noire de Peperzak, pour la même raison, est toute inteprétation de la philosophie hégélienne comme une forme d’historicisme. (4) Pour chacune des questions successivement abordées par Hegel dans le livre, Peperzak propose une revue qui se veut quasi-exhaustive de la littérature secondaire. De ce point de vue, cette somme est une œuvre tout à fait impressionnante d’érudition, qui sera d’une grande utilité pour identifier le point de départ des interprétations contemporaines en compétition sur les questions les plus diverses de l’interprétation hégélienne. On doit pourtant remarquer que certaines lectures historiques qui conservent leur actualité par leur influence ou leur qualité intrinsèque, comme celles de Haym, Marx, Habermas, ou Theunissen, ou de plus récentes comme celle de Honneth, ne sont pas citées. On notera aussi que Peperzak se donne la peine d’utiliser les productions en français, italien, espagnol et allemand, là encore, pour dénoncer ce qu’il perçoit comme un travers de la recherche américaine. (5) Peperzak s’impose de mettre à contribution tous les textes relatifs à la philosophie du droit de la maturité. Là encore, l’extrême érudition du lecteur est particulièrement utile et mise à bonne contribution. De nombreux passages tirés des leçons éclairent et illustrent le livre. On fera cependant deux remarques critiques sur ce point. Premièrement, il est surprenant que Peperzak n’ait jamais recours aux articles importants publiés par Hegel en 1817 sur les débats du parlement du Würtemberg, et de 1830 sur le Reform Bill, puisque ces documents apportent aussi des renseignements précieux sur la pensée légale et politique de Hegel, et correspondent tout à fait au critère qui consiste à ne citer comme textes annexes que les contemporains des Principes, sans aborder les questions génétiques. Deuxièmement, Peperzak assure le lecteur que les leçons illustrent et confirment sans friction le livre de 1820, alors que sur certains points, par exemple les rôles constitutionnels du Prince et du parlement, il est beaucoup plus aisé de défendre la thèse de la discontinuité entre les leçons et le livre, que celle de la continuité.

Ces cinq impératifs méthodologiques sont systématiquement appliqués par Peperzak dans une lecture continue du livre, partie par partie. De nombreuses analyses des thèses particulières du livre paraissent se résumer à des paraphrases, utiles et éclairantes certes, de par la concision et la simplicité du langage de l’interprète, mais qui apportent peu d’éléments nouveaux dans l’histoire de l’interprétation de l’œuvre. Mais Peperzak veut justement faire œuvre de précision historique, contre toutes les lectures hérétiques, qui, par souci d’originalité ou pour favoriser d’autres programmes théoriques ou politiques, ont dénaturé l’ouvrage.

Malgré cette auto-limitation volontaire à la paraphrase exégétique, plusieurs parties de l’ouvrage apportent des corrections bienvenues et des synthèses éclairantes sur des problèmes particuliers. Ainsi à propos de la question de l’esclavage (p. 261-263), où Peperzak montre bien la cohérence du rejet historiquement relativisé de l’institution esclavagiste. Dans plusieurs passages, Peperzak souligne à bon escient l’aspect normatif de la philosophie légale et politique de Hegel, son appropriation d’une logique du Sollen qui n’est donc pas unilatéralement rejetée par lui. Légèrement plus problématique paraîtra peut-être la discussion du « nationalisme » de Hegel (p. 512-521). Peperzak souligne très bien que pour Hegel, la seule validité politique du peuple est sa formation dans un Etat. Il semble alors contradictoire de faire de Hegel un précurseur du nationalisme caractéristique du XIXe siècle post-hégélien puisque malgré le fondement « anthropologique » de la communauté, on peut peut-être montrer que la constitution étatique du peuple transcende cette dimension. Une grande partie de la fin du volume est consacrée à une critique du droit international hégélien, un aspect qui a reçu moins d’attention que d’autres dans la littérature secondaire. La thèse de Peperzak est que Hegel a trahi sa propre logique en refusant de soumettre les Etats individuels souverains à des institutions supérieures de législation et de juridiction. Son raisonnement consiste à relever que si le droit abstrait fait la preuve par ses déficiences de la nécessité de fonder l’auto-appropriation de l’individu, la propriété privée, et le contrat dans des institutions supérieures, alors la même logique peut sans doute s’appliquer, mutatis mutandis, des individus et des sphères du particulier, aux Etats particuliers eux-mêmes, puisque, par ailleurs, il y a aussi une exigence normative, démontrée dans la doctrine de l’esprit, d’une réalisation effective de la liberté. Pourquoi laisser à l’histoire universelle, à son horreur et sa contingence, la tâche de parachever la réalisation mondaine de la liberté ? « Pourquoi le nationalisme et non pas le cosmopolitisme est-il le dernier mot de la politique » (p. 583) ?

Le dernier chapitre et l’épilogue (un terme intéressant pour désigner la fin d’un livre d’exégèse philosophique : de quelle(s) histoire(s) ce livre « raconte »-t-il la fin ?) prennent la défense de la religion chrétienne contre son dénigrement par Hegel, qui dans la longue remarque au paragraphe 270 des Principes et en contradiction apparente avec de nombreux autres textes, oppose la rationalité et l’universalité concrète qu’incarne l’Etat, à l’émotivité subjective, inférieure du point de vue épistémique, de la religion. L’épilogue dévoile alors l’esprit qui animait la critique de l’anticosmopolitisme et de l’intellectualisme de Hegel, au-delà des arguments de la contradiction immanente. Contre la logique hégélienne qui, selon Peperzak, consiste à ne mettre à jour les oppositions que pour mieux les ramener dans une identité qui était déjà implicitement présupposée, une logique qui ne permet donc de concevoir que des moments de fusion identitaire ou d’opposition différentielle, il faut développer une autre logique, fondée dans une autre théologie, et qui déboucherait sur une autre politique : une théologie de l’agapè, plutôt qu’une théologie insistant sur la dimension « noétique » de l’Esprit, pourrait servir de cadre à une logique où unicité individuelle et dépendance intersubjective auraient un poids égal, et qui aboutirait ainsi à la pensée d’un ordre éthique et politique aux dimensions de l’humanité toute entière. Nul doute que les mots apposés en « épilogue » à cet épais volume ont aussi valeur de testament intellectuel.

Jean-Philippe Deranty