Le pluriel du titre des Filosofie della pena di Hegel indique déjà que Seelmann y développe une position mixte, et il le fait en plusieurs sens. Seelmann y défend une théorie mixte de la peine, qui inclut aussi bien des éléments rétributivistes que préventivistes. Mais, comme le reconnaît Becchi (p. 16), Seelmann voit la fondation hégélienne du droit de punir uniquement dans les éléments rétributivistes. S’il souligne que le § 97 des Principes de la philosophie du droit, d’après lequel la peine manifeste la nullité du crime et la validité universelle du droit a aussi un sens préventiviste, c’est seulement pour le fonder dans un des deux arguments rétributivistes que Seelmann distingue chez Hegel : L’argument de la loi et celui de la reconnaissance, à l’exclusion d’un troisième : celui de la peine comme négation de la négation. Le premier reprend le contractualisme et Kant, car selon cet argument la peine découle d’une loi que le criminel s’est donnée à lui-même et dont la peine devrait manifester la nullité, quoique, pour Kant comme pour Hegel, la peine ne saurait se fonder sur le consentement du criminel comme le suggère Beccaria de manière contractualiste. Seelmann objecte que si la loi que s’est donnée le criminel est juridiquement nulle, il s’ensuit seulement qu’on doit le désapprouver, et non pas qu’on doit lui appliquer cette même loi frappée de nullité ! Seelmann fait remonter l’argument de la reconnaissance à Fichte, car pour Fichte comme pour Hegel la conscience de soi n’est possible que par la reconnaissance mutuelle, qui inclut celle de ses droits, de sorte que la violation du droit d’autrui supprime la base de la conscience de soi, et constitue une sorte d’autocontradiction performative. D’après Seelmann, Hegel voit dans la peine le moyen de restaurer le rapport de reconnaissance en rétablissant l’équilibre entre le criminel et sa victime dont il a dégradé le statut juridique. Pour Seelmann, la restauration de la reconnaissance doit bien plutôt être orientée vers l’avenir et peut exiger de juger avec clémence, voire de grâcier. Restaurer le statut de la victime est la tâche de la justice civile, et ne requiert pas la dégradation du criminel. Dans sa substantielle préface qui offre un examen critique des thèses de Seelmann, Becchi souligne à juste titre que cet ouvrage se clôt sur un net scepticisme, et il est vrai que le moindre des mérites de cet ouvrage au demeurant très clair n’est pas la probité intellectuelle de l’auteur et sa critique convaincante de la faiblesse des deux arguments, prétendument hégéliens, présentés. Toutefois, ce livre, l’une des meilleures interprétations rétributivistes de Hegel, laisse dans l’ombre des questions essentielles qui pourraient fournir le fil d’Ariane pour sortir de ce scepticisme. Pourquoi partir du présupposé que Hegel fonde la peine dans le rétributivisme ? Pourquoi ne pas considérer comme une alternative aux deux arguments présentés et déficients celui de la négation de la négation ? Surtout, pourquoi Hegel, qui refuse toujours l’écclectisme, adopterait-il précisément une théorie mixte de la peine et développerait-il une double argumentation, sans jamais placer en confrontation dialectique ces deux arguments ?

Jean-Christophe Merle