Les deux ouvrages de Caroline Guibet Lafaye viennent combler une lacune durable du commentaire hégélianisant en langue française : depuis l’étude pionnière de Bernard Teyssèdre (L’esthétique de Hegel), peu d’ouvrages ont été consacrés en France à la philosophie hégélienne de l’art (Gérard Bras, Hegel et l’art ; Véronique Fabbri et Jean-Louis Vieillard-Baron (dir.), L’esthétique de Hegel ; Alain-Patrick Olivier, Hegel et la musique), en dépit des nombreuses traductions disponibles des Cours d’esthétique (Besnard (Livre de poche), Jankélévitch (Flammarion), Lefebvre et von Schenck (Aubier)).
Le premier livre, Hegel. Leçons d’esthétique (Les formes esthétiques), constitue la traduction commentée d’une partie du « Plan » qui clôt l’introduction aux Cours d’esthétique. On y trouve exposée de façon concise la structure logique qui régit la succession des formes esthétiques (symbolique, classique, romantique). L’attention portée au soubassement ontologique de l’œuvre permet d’introduire le lecteur « profane » à la conception novatrice que se fait Hegel de la philosophie spéculative de l’art. On pourrait sans doute regretter l’excessive parcimonie de la bibliographie, réduite à quelques pierres angulaires du commentaire hégélianisant francophone. Mais elle ne constitue ici que l’envers du choix pédagogique d’une lecture rigoureusement interne de l’œuvre, fidèle autant que possible à la lettre du texte hégélien et à son architecture logique.
Le second ouvrage, L’Esthétique de Hegel, ne consiste pas, comme le titre le laisserait indûment supposer, dans une présentation générale des Cours d’esthétique, mais, plus spécifiquement, dans une étude approfondie de la filiation existant entre la Critique de la faculté de juger de Kant et les leçons hégéliennes sur l’esthétique. La première partie (“Héritages kantiens au sein de l’esthétique hégélienne”) dégage méthodiquement les transformations opérées par Hegel sur la conception kantienne du jugement esthétique, en insistant sur l’émergence d’une « esthétique du concept » qui déborde considérablement l’ « esthétique du jugement » dont Kant a fourni le modèle, notamment en manifestant une certaine « plasticité » des concepts corrélative de leur esthétisation. La deuxième partie (“Logique de l’essence et logique du concept dans l’esthétique de Hegel”) a pour objet ce que l’auteur nomme la « conversion esthétique » des catégories de la Science de la logique, conversion qui instaure un lien substantiel entre le logique et l’esthétique.
À rebours des lectures réductrices tendant à ne voir dans la philosophie hégélienne de l’art qu’une logique appliquée (Luc Ferry, Homo Aestheticus, et dans une moindre mesure, Jean-Marie Schaeffer, L’art de l’âge moderne), l’approche de Caroline Guibet Lafaye entend rendre justice à « l’architectonique systématique des Leçons », ce qui impose une étude poussée des catégories logiques dans leur « devenir esthétique ». L’importance de cette détermination logique de l’esthétique se trouve illustrée avec précision, dans l’ultime chapitre, par la théorie hégélienne de l’épopée, laquelle « figure artistiquement les concepts de possibilité, de réalité ou d’effectivité » et rend par là manifeste la fécondité de l’Idée spéculative pour penser les multiples dimensions de l’art.
Au final, l’auteur nous livre ici une leçon de lecture patiente et détaillée des textes hégéliens, opposant la sobriété de l’analyse aux critiques hâtives qui ont trop souvent ponctué l’histoire de la réception de la théorie hégélienne de l’art. Si le texte hégélien y gagne incontestablement en intelligibilité, on peut toutefois s’étonner de la relative discrétion du matériau critique dédié aux auteurs ici étudiés. À cet égard, la référence omniprésente à Kant dissimule mal l’absence surprenante de tout recours à la tradition philosophique pré-kantienne (Leibniz, Wolff, Baumgarten) et post-kantienne (Goethe, Schiller, Schelling, Solger). L’évolution du rapport entre esthétique et logique de Kant à Hegel aurait pourtant gagné, selon nous, à être réinsérée dans le contexte plus large de l’idéalisme allemand. On pourra également regretter que les hypothèses de l’auteur ne soient pas davantage étayées par une confrontation avec certaines interprétations marquantes du tournant post-kantien : en particulier, les analyses classiques de Hans-Georg Gadamer (Hegels Dialektik, Warheit und Methode) ou de Gérard Lebrun (Kant et la fin de la métaphysique, La patience du concept) auraient sans doute permis d’approfondir la réflexion concernant les « déplacements » hégéliens des thèses kantiennes sur le jugement esthétique.
En dépit de ces lacunes mineures, l’ensemble de l’ouvrage procure au lecteur francophone une voie d’accès globale et claire à certains enjeux centraux des Cours d’esthétique. S’il ne résout pas toutes les questions qu’un lecteur contemporain serait en droit de se poser à leur sujet, du moins en précise-t-il les contours en dissipant nombre de contresens véhiculés par l’image familière et confuse d’un « dogmatisme » hégélien dissolvant l’originalité du phénomène artistique dans l’anonymat spéculatif du concept.
Olivier Tinland