La réception de Hegel en France a fait l’objet de plusieurs publications récentes en langue anglaise. L’originalité de celle-ci est d’éclairer chronologiquement une large période (de 1920 à nos jours). L’auteur choisit un fil directeur plus inattendu que l’aliénation et la dialectique du maître et de l’esclave : la scission du sujet et la figure de la conscience malheureuse. L’épreuve paradoxale que s’impose un sujet en se divisant au point de se penser hors d’atteinte devient ainsi le nœud des interrogations sur Hegel. Celui-ci est moins dialectisé que mis à distance par une pensée qui entend s’assurer ainsi de son retrait vis-à-vis de la totalisation du savoir. Le détail des démonstrations est convaincant, que l’on suive la veine existentialiste des déchirements de la conscience (Wahl et Fondane, Sartre), l’effort pour penser une négativité sans réserve, productive en apories (Bataille, Derrida) ou le refus de la différence conceptuelle au profit des différences généalogiques (Deleuze, Foucault). Le surréalisme bénéficie d’une précieuse mise en perspective. Certains points restent un peu dans l’ombre : l’influence des commentateurs de Hegel après Hyppolite, les prises de positions sur la dimension théologico-politique du hégélianisme… ce qui est compensé par la présence de la philosophie de l’histoire.

Jérôme Lèbre