Pourquoi l’Auseinandersetzung avec Hegel passe-t-elle, pour Heidegger, par une interrogation sur la Phénoménologie ? Et quels en sont les enjeux ? A. Cover répond à partir de trois textes : le cours de Fribourg de 1930-1931, le commentaire de « l’introduction », moins célèbre mais contemporain du texte des Holzwege sur le concept d’expérience, les notes de séminaire des années 40 sur la négativité. Il en ressort qu’il y a entre les deux pensées un rapport que Heidegger présente lui-même en 1930 comme le « croisement » de deux chemins qui ne se rencontrent, par exemple à propos de la finitude, de la temporalité ou de l’expérience, que pour immédiatement se séparer et aller dans des directions opposées. Selon l’auteur, c’est ce lien, à la fois de proximité et d’opposition totale, que les Beiträge de 36-38 désignent, lorsqu’ils affirment qu’il faut « amener sous le regard dominant la systématique de Hegel et pourtant penser de façon totalement opposée » ; d’où une confrontation entre ce texte et celui sur la négativité, qui montre essentiellement deux choses : d’un côté, l’inscription de Hegel dans la tradition métaphysique lui interdit de poser la question de l’origine de la négativité ; de l’autre les Beiträge semblent être, à certains égards (l’insistance sur le cheminement, la préparation, ou l’endurance), l’équivalent heideggerien de ce qu’était la Phénoménologie pour Hegel.
Finalement, Heidegger n’aurait donc cessé de mettre en œuvre, sous des modalités dont l’évolution est déterminée par la pensée de la Kehre, ce que visent déjà les Grundprobleme de 1927 lorsqu’ils affirment : « le dépassement (Überwindung) de Hegel est ce qu’il y a intrinsèquement de plus nécessaire dans le développement de la philosophie occidentale. Ce pas doit être franchi, si seulement cette philosophie est destinée à demeurer encore en vie. » En ce sens, A. Cover a raison de souligner que Heidegger ne cherche, en lisant Hegel, qu’à se frayer un chemin vers ce qui est pour lui « le nouveau commencement du penser ». Mais, au-delà d’une présentation extrêmement fidèle de textes qui, tels les notes sur la négativité ou l’explication de l’introduction à la Phénoménologie, demeurent souvent peu connus - en France tout au moins - on peut se demander si son insistance sur le parallélisme des deux pensées ne lui fait pas parfois perdre de vue que la confrontation n’a d’autre but que cette recherche d’un nouveau commencement : le souci premier de la lecture « déconstructrice » de Heidegger, tant en 1930 que dans les textes ultérieurs, n’est-il pas de découvrir, au sein même de la clôture sur soi qu’est l’auto-fondation du savoir absolu, les traces de la différence de l’être et de l’étant ? Et de montrer que c’est là l’origine « cachée » de la dialectique, en sorte que la lecture de Hegel permet de se frayer un chemin vers la question, impensée et impensable en toute métaphysique, qu’est la question de la différence ontologique ? A cet égard, peut-être peut-on regretter que l’essai des Holzwege, et plus particulièrement les remarques qu’il propose sur l’expérience comme « dialogue » de la « conscience ontique » et de la « conscience ontologique » ne fassent, ici, l’objet d’aucun commentaire.
Jean-Michel Buée