Le projet d’Axel Honneth est de fonder une « grammaire morale » des conflits sociaux ou des luttes sociales grâce à une réactualisation du modèle théorique de la « lutte pour la reconnaissance » élaboré pour la première fois par Hegel dès ses écrits de jeunesse (1803-1805). Le public français ne peut être indifférent à cette entreprise, notamment parce que le modèle de la « lutte pour la reconnaissance » (couramment appelée « dialectique du maître et de l’esclave ») reste l’un des plus fameux exemples de « transfert culturel » entre l’Allemagne et la France, et parce que ce modèle a été au cœur de la réception française de Hegel au XXe siècle : c’est autour de cette « figure » hégélienne que s’est structuré le commentaire historique de la Phénoménologie de l’esprit par Alexandre Kojève dans les années 30 1. Et c’est cette lecture kojèvienne qui a imposé chez nous l’image positive d’un Hegel davantage anthropologue pré-marxiste que théologien rationnel.

Mais la relecture de la lutte pour la reconnaissance pratiquée par Honneth ne manquera pas non plus de surprendre le lecteur français : cette lutte n’est comprise par lui ni comme la mise au jour d’une structure anthropologique irréductible, ni comme une anticipation de la lutte des classes en tant que dimension fondamentale de l’histoire. Honneth veut en effet retrouver la dimension morale de cette lutte 2 : la lutte pour la reconnaissance s’engage, selon lui, sur le fond d’attentes normatives qui sont de teneur essentiellement morale. Plus exactement, la déception d’attentes normatives, dont la satisfaction est jugée indispensable au maintien de son identité par un individu ou un groupe (cette déception prenant la forme de l’expérience morale du mépris), peut avoir pour conséquence de jeter cet individu ou ce groupe dans la lutte sociale en tant que lutte pour la reconnaissance orientée vers la conquête des conditions sociales nécessaires au maintien d’un rapport positif à soi.

Ce que Honneth retient du modèle hégélien, c’est d’abord l’idée que la formation du Moi pratique dépend de la reconnaissance réciproque entre sujets 3 : c’est en étant confirmé par l’autre dans son activité propre qu’un individu parvient à se comprendre lui-même comme un Moi pratique, c’est-à-dire comme un sujet individualisé et autonome. C’est la thèse de la constitution intersubjective de la subjectivité pratique. Mais à cette base intersubjectiviste (qui n’est pas spécifiquement hégélienne), Hegel ajoute l’idée - décisive selon Honneth - qu’il existe différentes formes de reconnaissance réciproque qui se distinguent les unes des autres en fonction du degré d’autonomie qu’elles permettent à l’individu d’atteindre. Ainsi, dans les textes hégéliens datant de la période d’Iéna, apparaissent trois milieux distincts d’existence (l’ « amour », le « droit » et l’ « éthicité ») au sein desquels les individus font l’expérience de relations de reconnaissance réciproque qui leur permettent d’accéder à un degré à chaque fois plus élevé d’autonomie. La poursuite de l’examen des mêmes textes permet enfin à Honneth de dégager une troisième thèse hégélienne : la reconnaissance n’est pas trouvée ni octroyée, mais doit toujours être conquise au prix d’une lutte - et cela parce que l’autonomie apparaît toujours sur le mode d’une demande ou d’une revendication. Le Moi pratique s’engage donc dans le conflit intersubjectif parce qu’il veut obtenir des autres la satisfaction d’une revendication d’autonomie dont il a besoin pour parvenir à une construction réussie de son identité ou de son Soi. Honneth cherche ensuite auprès de Mead, c’est-à-dire du côté d’une psychologie sociale, une confirmation « empirique » du modèle spéculatif hégélien 4.

Honneth peut alors « réactualiser » le modèle de la reconnaissance de la manière suivante. Il existe selon lui trois milieux relationnels de reconnaissance indispensables à ce qu’un individu construise son identité sous la forme d’un rapport positif à soi : le milieu des relations primaires, notamment familiales (où l’individu fait l’expérience de l’amour et de l’amitié), celui des relations juridiques (où l’individu se voit reconnaître la capacité de sujet de droit et la qualité de personne), et enfin la communauté « éthique » des valeurs (où l’individu voit confirmé par les autres la valeur de sa participation au groupe et des prestations qu’il lui fournit par son activité et ses talents). Dans le premier milieu, l’individu obtient la confiance en soi, dans le second la respect de soi, et dans le troisième l’estime de soi. Mais dans chacun de ces milieux, l’individu peut également faire l’expérience du mépris et de la méconnaissance : dans le premier milieu, des sévices (violence physique) peuvent porter atteinte à son intégrité corporelle ; dans le second, ce sont la privation de droits et l’exclusion sociale qui peuvent porter atteinte à son intégrité sociale ; dans le dernier, ce sont des humiliations, des injures (racistes par exemple) et des offenses qui peuvent menacer son honneur et sa dignité.

Les motifs des luttes sociales ne peuvent, selon Honneth, être réduits aux ressorts hobbesiens de l’honneur, de la gloire et du prestige : la seule logique de l’intérêt ne suffit pas à rendre compte des luttes sociales et les groupes ne s’engagent pas dans la lutte seulement pour préserver leurs chances de reproduction matérielle. Le modèle utilitariste du conflit social doit donc être complété par un modèle moral : les groupes engagent la lutte également sur la base de « l’expérience morale du mépris », c’est-à-dire à l’occasion d’une atteinte portée à la représentation que le groupe se fait de sa valeur sociale. Les signes manifestes du mépris et du manque d’estime, pouvant aller jusqu’à l’exclusion et la perte des droits, sont des motifs de lutte parce qu’ils empêchent le groupe qui en est victime de maintenir un rapport positif à lui-même et lui ôtent les conditions indispensables à ce qu’il préserve le respect de lui-même.

Les questions soulevées par le modèle honnethien sont nombreuses et nous n’en pouvons ici formuler que deux. D’abord, la manière dont on peut penser le passage de l’expérience morale individuelle du mépris social à l’émergence de luttes collectives reste peu claire dans le texte d’Honneth : il paraît insuffisant de s’en remettre, comme il le fait, à l’émergence d’idées et de doctrines qui permettraient à chaque individu de reconnaître son expérience personnelle du mépris comme typique d’un groupe entier 5. Ensuite, il faudrait un critère permettant de distinguer entre différentes luttes pour la reconnaissance : le fait de militer dans un groupuscule raciste et neo-nazi peut s’interpréter comme une lutte pour la reconnaissance menée par de jeunes blancs qui s’estiment déclassés, menacés et méprisés. Une telle lutte est-elle pour autant légitime ? Le seul critère que propose Honneth est que les luttes pour la reconnaissance doivent anticiper de façon contre-factuelle une situation sociale qui ne restreigne pas, mais au contraire élargisse les relations de reconnaissance réciproque. Mais comment exiger que les luttes pour la reconnaissance anticipent sur une situation sociale à venir, alors même qu’elles se fondent sur une expérience morale qui, généralement, n’est même pas discursivement articulée, et n’a pas besoin de l’être ? Il faut en tout cas être gré à Axel Honneth de proposer un modèle d’appréhension du monde social qui se fonde sur une conception de la lutte : la chose était devenue rare depuis l’essoufflement du modèle de la lutte des classes, laissant le champ libre à toutes les figures idéologiques possibles du consensus.

1. KOJEVE, Introduction à la lecture de Hegel, Paris, Gallimard, 1947.
2. Cette dimension morale de la lutte pour la reconnaissance est d’ailleurs plus prégnante dans la Phénoménologie de l’esprit que dans les écrits (antérieurs à elle) sur lesquels Honneth se fonde. Sur ce point, voir Emmanuel RENAULT, « Identité et reconnaissance chez Hegel », in Kairos n°17, PUM, Toulouse, février 2001.
3. Cette idée a en fait été celle de Fichte avant que Hegel ne se la réapproprie. Nous avons tenté de le montrer dans notre Fichte et Hegel. La reconnaissance, Paris, PUF, 1999.
4. Soit dit en passant, la démarche d’Axel Honneth suppose en permanence qu’un modèle spéculatif de type hégélien est nécessairement sans relation à l’expérience - ce qui est une manière cavalière de trancher un débat complexe.
5. En d’autres termes, la morale de la reconnaissance demanderait à être repolitisée : c’est le sens de l’entreprise d’Emmanuel Renault dans Mépris social. Ethique et politique de la reconnaissance, Bègles, Editions du Passant, coll. « Poches de résistance », 2000.

Franck Fischbach