Où trouver le fil conducteur qui nous permette de nous orienter dans la pensée politique de Hegel ? Pour D. Losurdo, celui-ci réside dans la critique de ce qu’il nomme « l’hypocondrie de l’impolitique », c'est-à-dire dans la critique de toutes les attitudes, morales, religieuses, esthétiques, métaphysiques, etc…dont le point commun est de condamner la médiocrité de la politique et de l’histoire, vues comme le lieu du non-sens, du malheur, ou de l’illusion, au nom de l’apologie du repli sur soi de la subjectivité, ou de la recherche de quelque au-delà consolateur. Aussi, les quinze études rassemblées ici soulignent-elles d’abord que chez Hegel, l’élaboration du discours proprement spéculatif ne se sépare jamais du souci d’opposer à la maladie typiquement allemande qu’est la tendance à s’évader de l’histoire, la nécessité d’assumer et de porter plus avant la réalisation concrète du principe de l’universalité, tel que la Révolution française en a révélé la portée politique. De ce point de vue, plus encore que ses partisans, tels Rosenkranz ou Heine, ce sont les adversaires les plus acharnés de la philosophie politique hégélienne – Schleiermacher, Schelling, Schopenhauer, mais aussi R. Haym - qui confirment le bien-fondé d’une telle critique, en opposant à Hegel et au mouvement démocratique allemand du Vormärz, dans lequel ils voient se profiler l’ombre menaçante du communisme, telle ou telle forme d’évasion, sentimentale, romantique, religieuse, métaphysique ou esthétisante. Reste que ce rejet dont la philosophie hégélienne a été et est toujours l’objet ne peut qu’inciter à s’interroger sur son actualité ; ce qui conduit D. Losurdo à suggérer que, outre l’intérêt qu’elle peut présenter au regard de telle ou telle faiblesse théorique de la tradition marxiste (par exemple, la sous-évaluation de l’importance concrète de la liberté formelle, ou encore l’invocation d’un messianisme qui réintroduit une dimension prophétique et anhistorique au cœur même de la saisie de l’histoire), la critique hégélienne de la fuite hors du concret a peut-être aussi le mérite de nous éclairer sur notre propre situation : lorsque la pensée contemporaine réagit à son tour aux désillusions qu’engendre l’action politique en développant une critique post-moderne de la modernité, fait-elle autre chose qu’en revenir, sous des formes nouvelles, à certaines des attitudes qu’adoptaient les critiques les plus réactionnaires de la philosophie hégélienne lorsqu’ils rejetaient l’idée de raison au nom de formes de pensée que Hegel avait lui-même caractérisées comme l’expression d’un refus d’admettre que le réel puisse désormais être conçu sans « zones d’ombre impénétrables et inaccessibles à la raison » (p. XIV et p. 378) ?
Jean-Michel Buée