L’intérêt du livre de G. A. Magee, écrit sans apprêt, riche de références, documenté et érudit, est de remettre en lumière la question du rapport de Hegel à la tradition de l’hermétisme et du mysticisme. Après les études classiques d’Ernst Benz, cette dimension avait été en effet envisagée, à quelques rares exceptions près, plutôt par éclairs et de façon partielle que de front. Voilà donc un livre qui envisage cette question directement et mobilise tous les éléments de l’oeuvre hégélienne qui contribuent à l’éclairer. Des oeuvres de jeunesse aux oeuvres de maturité, de la Phénoménologie de l’esprit à la Logique, de cette dernière à la Philosophie de la nature et de là à la philosophie de l’histoire et à la philosophie de la religion - sans oublier les recherches sur la vie même de Hegel -, l’influence du mysticisme, de la tradition de l’hermétisme et de l’ésotérisme se trouve décelée, démasquée, décryptée avec acharnement et méticulosité.
L’auteur estime que Hegel accepte l’enseignement essentiel de l’hermétisme et de l’ésotérisme selon lequel Dieu n’est véritablement Lui-même, Dieu - Dieu achevé, accompli - qu’avec la connaissance qu’en prend un ou plusieurs hommes (dans cette tradition, des initiés). La citation : “Dieu n’est Dieu que dans la mesure où il se sait lui-même ; son savoir de soi est, en outre, sa conscience de soi dans l’homme et le savoir que l’homme a de Dieu, savoir qui progresse en direction du savoir de soi de l’homme en Dieu”, mise en exergue de l’Introduction, donne le ton [citation tirée de la Remarque du paragraphe 564 de l’Encyclopédie (1830)]. G. A. Magee se place ainsi sous le patronage d’Eric Voegelin qui estimait que Hegel n’avait pas simplement été “influencé ” par l’hermétisme et le mysticisme mais faisait lui-même intégralement partie de cette tradition. Et l’auteur peut alors déclarer que “les engagements métaphysiques et religieux [de Hegel] ne sont pas exotériques” (p. 16). La thèse a le mérite de la clarté et l’auteur, évitant les “peut-être”, “tout se passe comme si” et autres circonlocutions langagières, s’engage lui-même. Disant quelque chose, il s’expose alors à être contredit. Ne pouvant ici reprendre point par point les analyses de détail, intéressantes mais parfois discutables, d’un livre - encore une fois - richement documenté, je me contenterai, puisqu’aussi bien le livre y invite, y incite, voire le provoque, d’émettre une réserve sur la thèse d’ensemble. Certes ! La raison spéculative hégélienne met en scène et en sens processuellement l’union des opposés et se rapproche ainsi de l’unio mystica - et Hegel a pu lui-même relier, ainsi que ne manque pas de le rappeler l’auteur, le spéculatif et le mystique –, toutefois cette union spéculative ne supprime-t-elle pas non les opposés mais l’opposition des opposés en sorte que toutes les déterminations différenciées “bien connues” de la conscience commune sont aussi bien préservées ? Le hégélianisme peut alors être vu, à l’encontre de ce qu’affirme G. A. Magee, comme un exotérisme absolu, une pensée ouverte en droit à tous, à tout homme en tant qu’homme, c’est-à-dire, pour Hegel, en tant que pensant, même si, de fait, Hegel le sait !, peu accéderont au penser philosophique. Cet exotérisme intériorise alors un ésotérisme, l’union mystique-spéculative, mais par là même le relativise et le désamorce. Tout en acceptant que le rationalisme spéculatif de Hegel puisse être considéré comme un rationalisme mystique, en insistant sur l’anté-position de rationalisme sur mystique, j’inclinerais au bout du compte à retourner complètement l’affirmation de G. A. Magee selon laquelle les engagements essentiels de Hegel ne sont pas exotériques.
Il n’en faut pas moins remercier l’auteur de nous rappeler que le rationalisme hégélien n’est pas seulement à même, par sa discursivité, de rendre compte du mystique mais peut intégrer, c’est-à-dire comporter, une dimension mystique, que rationalisme et mystique ne sont pas incompatibles. Mais il faut aussi bien insister sur la dimension rationnelle, exotérique, sans repli insondable, sans secret de l’absolu hégélien et du philosopher qui en est son auto-conscience la plus haute.
Ari Simhon