Pourquoi Hegel n’a-t-il pas consacré de chapitre à l’imagination dans sa Phénoménologie de l’Esprit, alors que les échecs et l’unilatéralité de la sensation, de la perception, de l’entendement et de la raison sont exposés pour eux-mêmes dans la présentation du savoir apparaissant ? Partant du constat de cette « absence » dans l’ouvrage de 1807, pourtant assez aisément compréhensible, la discussion de J.A. Bates, défense louable de la science spéculative « contre le scepticisme et le subjectivisme modernes », s’emploie à retracer le rôle crucial de l’imagination au long de l’itinéraire de Hegel, imagination sans laquelle il ne peut y avoir de cadre systématique – entendons commun ou partagé – à l’expérience. En effet, écrit Bates, le refus de développer « à fond » ou de « pousser à son terme » le rôle central du pouvoir synthétique de l’imagination dans la réflexion, laquelle est l’élément même de la raison, donne lieu à « une communauté confuse, incapable de se concevoir elle-même ». On retrouve dès lors, d’un côté la menace du scepticisme humien, de l’autre celle du pur jeu débridé et sans contrainte du sujet.

Après avoir rappelé, dans une introduction efficace, les positions de Kant, Fichte et Schelling, Bates fait l’examen des premières publications, la Differenzschrift et Foi et savoir, où un Hegel encore schellingien met au jour la « logique de la perte » qui caractérise l’imagination dans les philosophies de la réflexion de Kant et Fichte, incapables de sortir de l’enclos de la subjectivité. Suivront les tortueuses philosophies de l’esprit d’Iéna de 1803-1804 et 1805-1806, scrupuleusement décortiquées, dont l’analyse révèle tour à tour l’activité d’intériorisation et d’extériorisation spatio-temporelles de l’esprit dont l’imagination est le foyer. On retrouve, dans un ultime chapitre, le maître ouvrage de 1807, que l’interrogation avait en vue dès les premiers moments de l’analyse. Bates cite l’unique apparition du terme Einbildungskraft dans la PhE, dans sa Préface plus précisément, et au moment de la condamnation du bon sens et de la génialité. Elle montre bien que l’histoire conceptuelle de l’esprit est impensable sans la juste saisie de son développement moral, lequel a pour pivot la dépossession de soi qu’incarne l’expérience du pardon. Le passage, enfin, de la religion révélée au savoir absolu – l’abolition du temps ou la saisie conceptuelle de la dialectique de l’imagination – sera alors le véritable passage de la nuit de l’intério-rité à la lumière du présent partagé.

Peter Odabachian (Université de Montréal)