Les deux sociétés qui se consacrent à la recherche sur la philosophie de Hegel, l' »Association Hegel » (Hegel-Vereinigung) et la « Société Hegel » (Hegel-Gesellschaft), qui furent souvent étiquetées « de droite » et « de gauche », et longtemps déchirées par des disputes politiques, avaient décidé de se mettre autour d'une table et de préparer ensemble un premier colloque. Organisé en avril 2003 par Heinz Kimmerle à l'université de Rotterdam – Université qui porte le nom d'Erasme, de bonne augure pour une rencontre ouverte et pluraliste - ce colloque constitua déjà, par le fait même qu'il eut lieu, une rencontre historique. Ayant assisté, comme simple auditeur, à la rencontre, mon impression est que, malgré la bonne volonté des deux parties et la grande cordialité de notre hôte, les batailles menées dans un passé qui n'est pas si éloigné ont laissé des traces. L'atmosphère fut toujours quelque peu tendue. En témoigne aussi, peut-être, le fait que certaines des conférences prononcées à Rotterdam n'aient pas trouvées leur place dans le volume... Je ne crois pas que le rapprochement entre les deux sociétés aille plus loin qu'une coopération ponctuelle et il me semble qu'en un sens, il vaut mieux que les deux organisations continuent à exister avec leurs styles et identités bien différentes, et qu'elles poursuivent leurs activités respectives. Ceci permettrait de maintenir non pas seulement un plus grand nombre de congrès et autres manifestations scientifiques, mais aussi, et surtout, une plus grande pluralité d'approches – pour le bonheur de tous les chercheurs qui étudient et pratiquent Hegel à leur propre façon.

Le thème de ce colloque - la spécificité des différentes conceptions du système élaborées par Hegel à Iéna – était sans aucun doute suffisamment fédérateur, pour réunir des contributeurs des deux bords. Le sujet peut sembler assez classique, mais il ne faut pas oublier qu'il résume l'une des grandes innovations et avancées éditoriales et philologiques dans le domaine hégélien du vingtième siècle : la publication, dans le cadre de la grande édition critique, les Gesammelte Werke, de tous les textes et manuscrits de la période d'Iéna. Voilà qui attire l'attention sur une troisième institution, en plus et à côté des deux sociétés organisatrices du colloque : les Archives de Bochum, responsables de l'édition critique. Les six volumes de cette édition consacrés à la période d'Iéna, les volumes 4 à 9 des Gesammelte Werke, publiés entre 1968 et 1998, ont considérablement élargi et modifié l'image de Hegel. La description que l'on faisait autrefois, souvent dans un langage héideggerianisant, du genre Der Weg zum System (« le chemin vers le système »), du développement du philosophe, s'est révélée être trop linéaire et univoque : dès que l'on y regarde de plus près, on ne peut que constater qu'il n'y eut ni un chemin, ni un système, mais plusieurs efforts systématiques, successivement explorés par Hegel. Ces efforts n'ont pas seulement de l'intérêt pour l'élaboration du système ultérieur, encyclopédique. Comme le titre de ce volume le fait ressortir, ils ont chacun une signification propre. Le colloque de Rotterdam s'étant tenu à une date assez proche dans le temps de la publication du dernier des volumes de la période de Iéna, il permit de marquer cet achèvement et de tirer un bilan. Ceci, ainsi que le fait que beaucoup de ceux qui avaient élaboré les volumes en question furent présents à Rotterdam (K. Düsing, R.-P. Horstmann, H. Kimmerle, Otto Pöggeler...), contribua aussi à faire de la rencontre un événement historique – avec parfois, comme le dit l'un des participants en plaisantant, les allures d'une réunion de classe d'anciens élèves.

Parmi les dix-sept contributions à ce volume, signalons d'abord les articles rédigés par trois des éditeurs des volumes concernés, dans les Gesammelte Werke : Kimmerle, Düsing et Pöggeler. La conférence de Kimmerle, qui ouvre le volume, traite du rapport entre histoire et philosophie au début du séjour de Hegel à Iéna. Klaus Düsing retrace le changement de paradigme qui mena Hegel d'une métaphysique de la substance à une philosophie de la subjectivité. Otto Pöggeler, à la fin du volume, revient à un sujet qui lui fut toujours cher : la place de la phénoménologie dans la philosophie hégélienne. Il tâche, plus précisément, de répondre à la question de savoir si cette oeuvre fut une conséquence du développement de Hegel, ou une crise dans ce développement.

Parmi les autres contributions, plusieurs articles analysent un domaine ou un couple de concepts pendant l'une ou plusieurs des étapes du parcours de Hegel à Iéna. Wolfgang Neuser esquisse le développement de la philosophie de la nature de Hegel pendant cette période, et Violetta Waibel examine plus précisément, dans cette philosophie, le rapport entre temps et espace. Klaus Vieweg et Ch. Schalhorn reviennent sur la conscience de soi, tous deux pour toute la période d'Iéna, le premier surtout par rapport au scepticisme. U. Schlösser utilise le rapport nature-esprit ou corps-âme pour élucider la signification du premier système de Hegel. Birgit Sandkaulen s'intéresse à la place des noms dans les réflexions hégéliennes sur la langue.

De façon plus historique, M. Bondeli retrace le rapport de Hegel à Kant, des textes de Francfort à ceux des premières années à Iéna. Il est d'ailleurs pour le moins curieux que son approche n'ait pas été complétée par des articles sur les débats et les usages que Hegel fit de Reinhold, de Fichte et de Schelling, parmi d'autres auteurs, pendant ces mêmes années.

La philosophie pratique de Hegel à Iéna, quelque peu sous représentée dans le volume, est thématisée dans les contributions de Myriam Bienenstock – seule représentante de la recherche française dans le volume – de P. Cruysberghs et de W. Schmied-Kowarzik. Si ce dernier s'intéresse particulièrement aux thèmes de la famille et du travail dans le brouillon de système de 1803/4, la première mettant l'accent sur la question d'une révision de la philosophie pratique de Hegel en 1805/6. Cruysberghs, quant à lui, prend pour objet la reconstruction d'un système de la vie éthique (Sittlichkeit) dans l'article sur le droit naturel.

Deux autres contributions, celles de Karol Bal et de Lu de Vos, sont consacrées à la Phénoménologie de l'Esprit, point culminant de la période d'Iéna. Karol Bal traite de la conscience (Gewissen), Lu de Vos de la vérité comme système dans la Phénoménologie.

L'ensemble « mérite le détour », comme on le dit - mais non pas forcément le voyage.

Norbert Waszek (Université de Paris VIII)