Il est probable que la Naturphilosophie hégélienne restera durablement marquée par son long discrédit, et sans doute le commentaire continuera de déployer différentes stratégies défensives pour justifier la légitimité de l’étude de cette partie du système. L’ouvrage d’Alison Stone ne fait pas exception à la règle. L’auteur s’y emploie à défendre la pertinence intrinsèque du projet de la Naturphilosophie hégélienne, tout en cherchant à explorer le thème à ses yeux trop négligé des conséquences de ce projet sur l’ensemble du système. La principale originalité et le principal intérêt de cet ouvrage tiennent à la manière dont ce plaidoyer est développé. Dans le commentaire, la défense du projet hégélien consiste le plus souvent à adopter le point de vue de l’histoire des sciences et de l’épistémologie, à souligner que le projet hégélien ne consiste pas en une rechute dans la métaphysique pré-kantienne, et qu’il ne conduit pas non plus à tenter de supplanter les sciences de la nature sur leur propre terrain. Alison Stone, au contraire, voit l’intérêt de la Naturphilosophie hégélienne dans la polémique engagée contre les sciences de la nature, polémique développée au nom d’une métaphysique permettant de développer une conception alternative de la science et de mieux prendre en compte et la richesse phénoménale de la nature et les différents problèmes éthiques qu’elle nous pose. Quant à l’exploration des influences de la Naturphilosophie sur le reste du système, elle conduit le plus souvent le commentaire à s’interroger sur les structures formelles de l’Encyclopédie et sur la manière dont l’idée est présente dans la nature et dont elle peut faire retour en soi dans l’esprit. Alison Stone, au contraire, se concentre sur les conséquences générales de la vision hégélienne de la nature sur sa métaphysique, sur son éthique et sur sa politique.

Au-delà de l’originalité, il reste à déterminer si ce point de vue herméneutique est susceptible d’éclairer le projet de Hegel lui-même, où s’il doit seulement être considéré comme une tentative de chercher des réponses à des questions éthiques et politiques, dont l’actualité ne fait pas de doute, relatives à l’éthique et à la politique environnementales. Alison Stone reconnaît que son entreprise relève d’une interprétation reconstructive plus que d’une étude historiographique à proprement parler. L’objectif de l’ouvrage est de reconstruire des thèmes trouvés dans les textes, et les textes eux-mêmes doivent être critiqués lorsqu’ils s’opposent à une formulation adéquate de ces thèmes. Mais l’interprétation proposée ne souhaite pas pour autant être réduite à une pure lecture rétrospective, et elle se réclame également de l’un des contextes de la Naturphilosophie hégélienne, celui de la philosophie romantique de la nature, contexte dont il conviendrait précisément de réévaluer l’influence.

Emmanuel Renault (ENS – LSH)