L’ouvrage de Michael O. Hardimon offre une analyse de la philosophie sociale de Hegel, accessible au lecteur non spécialiste. L’objectif de celle-ci serait, selon M. Hardimon, de réconcilier l’individu avec le monde social moderne. Ainsi la philosophie sociale hégélienne vise à permettre aux contemporains de surmonter leur aliénation à l’égard des institutions sociales que sont la famille, la société civile, l’Etat, tout comme d’« être chez soi » en elles. Hardimon ne propose néanmoins pas seulement une analyse du concept, central dans le hégélianisme, de la réconciliation, à partir des Principes de la philosophie du droit et de la section sur l’Esprit objectif de l’Encyclopédie, mais bien une reconstruction philosophique du projet hégélien, formulée dans des termes et selon une structure qui ne sont pas strictement ceux du hégélianisme. La première partie de l’ouvrage examine les difficultés affectant le projet hégélien de réconciliation ainsi que les usages de ce concept, en l’opposant aux notions de résignation, de consolation et de bonheur. Dans une seconde partie, Hardimon dégage les conditions sociales de la réconciliation, laquelle suppose l’existence d’une sphère domestique de relations personnelles affectives, dans lesquelles les gens peuvent exprimer leur particularité psychologique et jouir d’une reconnaissance émotionnelle réciproque, mais aussi l’existence d’une sphère privée de relations contractuelles et civiles, au sein de laquelle les individus peuvent poursuivre leurs fins privées et associatives, et bénéficier d’une reconnaissance objective de leurs différents talents et qualités, de leur position sociale et de leur statut de membres de la société. Elle requiert également une sphère politique de relations républicaines, permettant aux citoyens de déterminer collectivement leur bien commun et de le poursuivre, tout en se reconnaissant mutuellement comme des membres d’une communauté politiquement organisée.
Néanmoins les individus modernes que nous sommes ne peuvent se sentir réconciliés avec le monde social qu’à condition d’abandonner plusieurs des traits de la description que Hegel donne de ce monde, en l’occurrence ses conceptions hiérarchiques de la politique, patriarcale de la famille et traditionnelle de la division des genres sexuels et de leur rôle. Néanmoins et quand bien même la réponse que Hegel offre à la question de notre réconciliation avec le monde social ne nous satisferait pas, il est fondamental, comme le montre Hardimon, que Hegel ait posé cette question.
Caroline Guibet Lafaye (Université de Zürich)