Ce volume réunit des essais marquants de l’interprétation allemande de la philosophie éthique et politique de Hegel et apporte une contribution bienvenue aux études hégéliennes de langue anglaise. Pippin et Höffe ont rassemblé une admirable collection, dédiée principalement aux Principes de la Philosophie du Droit, avec des textes de Dieter Henrich, Hans Friedrich Fulda, Michael Quante, Joachim Ritter, Rolf-Peter Horstmann, Ludwig Siep, and Michael Wolff. La plupart de ces textes traduits d’anthologies des années 70-80 font partie des classiques de l’interprétation hégélienne. Malheureusement, l’influence de ces auteurs est restée limitée dans l’interprétation anglophone, surtout depuis que celle-ci s’est tournée vers des lectures ‘non-métaphysiques’ (développées entre autres par Pippin, Pinkard et White), qui se sont défié de toute fondation logique ou systématique de la pensée sociale et politique de Hegel.

Contrairement à la lecture française de Hegel, l’interprétation anglophone contemporaine dominée par l’approche ‘anti-métaphysique’ s’intéresse principalement aux applications des parties de la pensée éthique, sociale et politique de Hegel qui paraissent se prêter à des applications contemporaines. Pour nombre de ces lecteurs ‘non-métaphysiques’ (comme Allen Wood), le cœur rationnel de la pensée de Hegel doit être extrait de l’enveloppe ‘irrationnelle’ que constitue son système logique et métaphysique. Contre cette tendance anti-systématique et non-métaphysique qui procède par lectures ‘révisionnistes’ de parties choisies, les articles réunis dans ce volume défendent de manière particulièrement convaincante une lecture de la philosophie éthique et politique de Hegel qui trouve dans la logique spéculative sa fondation systématique essentielle.

Effectivement, les essais réunis ici font tous preuve du genre de reconstruction textuelle immanente qu’évitent les lecteurs anti-métaphysiques, fondant l’interprétation des concepts et passages les plus importants dans la structure du système dans son ensemble. Ceci est particulièrement vrai des articles de Quante sur la personnalité de la volonté (§ 34-40 des Principes), de Horstmann sur la conception hégélienne de la société civile, de Henrich sur la concept de l’Etat, et de Siep sur la constitution, les droits et le bien-être. D’autres articles particulièrement notables, incluent l’analyse fascinante proposée par Fulda du rôle de la philosophie comme critique radicale et justification critique de l’Etat, la proposition rigoureuse d’Apel en faveur d’une critique néo-hégélienne de la philosophie transcendantale kantienne, et l’analyse profonde de Wolff sur le concept et la méthode de la ‘science de l’Etat’ hégélienne.

Le volume de Pippin et Höffe suggère donc la possibilité d’un rapprochement entre l’approche anglo-américaine anti-métaphysique et anti-systématique et l’approche allemande historique reconstructive et systématique. L’ouvrage suggère aussi des perspectives fructueuses sur la philosophie éthique et politique de Hegel, surtout dans le contexte d’un regain d’intérêt pour Hegel inspiré par la critique du libéralisme, le besoin de formes plus complexes de pensée ‘communautarienne’, et l’intérêt croissant pour la théorie de la reconnaissance. Les lecteurs français de Hegel habitués à des lectures plus strictement historiques bénéficieront sans doute de la lecture de cet excellent volume qui ouvre la voie à une nouvelle appropriation de la philosophie politique de Hegel philosophiquement plus nuancée et systématiquement située.

Robert Sinnerbrink (Université Macquarie, Australie)