Le parcours que nous propose ici F. Chiereghin – des divers sens de l’historia aristotélicienne à Sein und Zeit et aux Beiträge de Heidegger, en passant par la philosophie de l’histoire de Hegel – n’est pas à lui-même sa propre fin : il s’agit, en recueillant ces différents héritages, d’éclairer d’un jour nouveau une question, celle de l’historicité essentielle de l’homme, en une époque qui conçoit la finitude de manière si radicale qu’elle la délie de tout rapport à l’infinité. De ce point de vue, Chiereghin montre que, loin d’instrumentaliser l’action humaine, la philosophie de l’histoire de Hegel y reconnaît au contraire, en sa négativité essentielle, ce qui est constitutif de l’historicité même de l’homme. Reste que la satisfaction visée par l’action n’est réellement atteinte que hors du temps et de l’histoire, dans l’acte de l’es-prit absolu jouissant éternellement de lui-même. Est-ce à dire que l’absolu ne serait qu’une forme d’oubli de la négativité ? Pour Chiereghin, la difficulté révèle que la menace suprême pour le savoir absolu n’est au fond rien d’autre que son absoluité même ; menace à laquelle il importe de répondre en pensant une ouverture du savoir absolu à l’autre de soi qu’est l’« accord originaire », antérieur à tout savoir et à tout vouloir, et dont ceux-ci – fussent-ils absolus – ne sont qu’une expression déterminée. F. Chiereghin voit s’ouvrir là le chemin d’une autre conception de la négativité et de l’historicité, qui cesse d’être l’expression d’un manque pour devenir celle d’une transcendance, témoignant de la présence au cœur de la finitude d’une surabondance qui lui permet, dans sa limitation même, de pouvoir toujours être plus qu’elle-même.

Jean-Michel Buée (IUFM de Grenoble)