Le « dialogue » de Heidegger avec Hegel a un site textuel (l’exposé de 1957 repris dans Identité et Différence) et un thème : celui de l’essence de la métaphysique. Tout l’enjeu du livre de B. Mabille est de « déterminer le lieu ultime » de ce dialogue en respectant aussi bien la radicalité du questionnement heideggérien que l’éventuelle résistance du discours hégélien à son inclusion dans l’histoire de la métaphysique. Comme le montrent les deux premiers chapitres, tout se joue ici dans l’alternative entre l’Aufhebung qui n’aborde l’être qu’en tant qu’il est pensé et le Schritt zurück qui rétrocède vers cet impensé qu’est la différence de l’être et de l’étant. Méditant tous deux l’« entre-appartenance de la pensée et de l’être » (p. 74), Hegel et Heidegger adoptent deux points de vue méta-historiques sur l’histoire de la métaphysique : « l’un est dominé par la présence et l’autre fait de l’expérience de l’absence ou du néant une ouverture vers une pensée « avénementielle » du temps » (p. 108).
Sur cette base systématique, l’auteur aborde le problème de la « constitution (Verfassung) onto-théologique de la métaphysique » (ch. III-VI). Une analyse d’une extrême rigueur textuelle lui permet de distinguer deux accentuations dans la démarche heideggérienne : l’une sur les implications théologiques de la métaphysique, l’autre sur sa logicité. La confrontation avec Hegel doit donc s’élaborer à ces deux niveaux. Il est possible d’exonérer Hegel de toute tentation de théologie rationnelle : le livre montre bien que l’auteur de la Science de la Logique écarte explicitement le modèle de la causa sui pour rendre compte de la processualité divine. De ce point de vue, le hégélianisme est une « radicalisation » du geste critique kantien plutôt qu’une « régression dogmatique ». Faudrait-il alors envisager l’onto-théologie du point de vue d’une théologie révélée dont Hegel fait bien le « contenu » de la philosophie ? L’auteur n’envisage pas cette hypothèse et préfère consacrer son analyse à la seconde accentuation, celle qui fait peser tout le poids de l’histoire de la métaphysique sur l’identification de l’être au logos et sa fondation en raison. Les objectifs sont ici très nettement marqués : « du côté hégélien, libérer le logos par la logique ; du côté heideggérien, libérer le logos du logique » (p. 260). Le lieu ultime du dialogue apparaît dans l’opposition entre le « délotique » et le « logique », entre une « radicalité indéterminante » propre à Heidegger et une exigence de la détermination qui fait l’essence de la dialectique. D’un strict point de vue hégélien, on retiendra l’importance décisive de la substitution du thème de la Darstellung à celui de la Vorstellung, substitution qui inscrit la philosophie hégélienne à bonne distance de la métaphysique de la représentation. D’autre part, l’auteur, approfondissant les analyses de son Hegel, L’épreuve de la contingence, caractérise la pensée hégélienne par son « geste déterminant », particulièrement à l’œuvre à la fin de la logique objective, lorsqu’il s’agit de sauver l’absolu de l’indétermination de la substance spinoziste. Le couple détermination/indétermination permet enfin de statuer sur le statut de la liberté et du système (une dualité que Heidegger prétend inconciliable) : contre toute attente, la liberté hégélienne saisie comme « rythme » vient inquiéter le modèle de la Constitution et libère un espace pour une pensée non dogmatique de la métaphysique.
Michaël Foessel (Université de Dijon)