Tom Rockmore n’est pas d’humeur conciliante. Le livre qu’il a écrit se donne essentiellement pour but de gâcher la fête de ceux qui pensent que la philosophie analytique et la philosophie continentale pourraient se réconcilier par l’entremise de Hegel. Les cibles principales de son argumentation sont Rorty et Brandom, mais c’est bien « l’establishment analytique » en général qui est visé. Une partie de la stratégie de Rockmore consiste à mettre au jour les racines du détournement contemporain de l’idéalisme allemand ; pour ce faire, il parcourt les figures les plus importantes de l’idéalisme anglais et du pragmatisme américain, en présentant les points de vue de Moore et Russell, Neurath et Carnap, Quine et Sellars. Ce qui semble avant tout problématique aux yeux de Rockmore dans la philosophie analytique, c’est ce qu’il considère comme son adhésion au « réalisme métaphysique », qu’il caractérise comme « saisissant la vérité des choses telles qu’elles sont » (p. 120). Malheureusement, l’ennemi réaliste vu par Rockmore semble foncièrement indifférencié.

De toutes les positions examinées dans ce livre, l’œuvre de Brandom est celle qui subit les critiques les plus sévères. Malheureusement, Rockmore ne reconstruit pas assez précisément la position de Brandom pour que sa critique soit véritablement instructive. Bien que Brandom soit certainement susceptible d’être critiqué dans la mesure où il s’écarte de la lettre de la philosophie hégélienne, je considère que le cœur de sa position est conforme à celle de Hegel. Le terme-clé auquel toute lecture de Hegel doit se confronter est celui de « négativité ». À mon sens, le cœur de la position de Brandom est une tentative d’interpréter la négativité comme la base d’une théorie – fort complexe – de la normativité. L’une des vertus de la lecture de Brandom est qu’elle démystifie la négativité hégélienne, en la transposant dans le langage de l’incompatibilité et de l’exclusion.

Il est probable que la question la plus importante que pose Rockmore dans son ouvrage est de savoir s’il serait opportun qu’il existe davantage de convergences philosophiques sur les méthodes et les buts de la philosophie, et de déterminer qui serait en position de proclamer une telle convergence. Concernant la prétention de Brandom et de Rorty d’avoir réconcilié les deux bords de la philosophie, Rockmore parle d’un « rapport de forces dans lequel la philosophie analytique prend la relève de la philosophie continentale » (p. 138). Par cette accusation, il met surtout en question la tendance des auteurs analytiques à prétendre détenir les critères de la luci-dité. Bien que je ne trouve pas le style polémique de Rockmore très propice à la mise en évidence de tels critères, son livre rend néanmoins manifeste le besoin d’une réflexion plus approfondie sur les paramètres de la communication philosophique.

Dean Moyar (Université Johns Hopkins) (trad. O.T.)