Une part importante de ce que les études hégéliennes de langue anglaise récentes ont offert de plus intéressant a consisté à montrer que la pensée hégélienne peut encore contribuer de manière significative aux débats philosophiques contemporains. L’ouvrage d’Alice Ormiston Love and Politics appartient à ce type de lecture, proposant une interprétation ‘forte’ de la pensée éthique et politique de Hegel ancrée dans l’expérience de l’amour chrétien. S’inspirant de manière critique d’interprétations ‘chrétiennes’ classiques, comme celles de Charles Taylor ou d’Emil Fackenheim, Ormiston défend la thèse selon laquelle la pensée de Hegel dans son ensemble – des premiers écrits théologiques aux Principes de la Philosophie du Droit – est guidée par un désir d’unité et de réconciliation entre le Soi et l’Autre qui trouve son expression dans l’expérience de l’amour. L’argument central d’Ormiston est que c’est l’amour chrétien – l’unité vécue de la raison et du sentiment, du fini et de l’infini - qui demeure au fondement de la conception hégélienne du sujet moderne, comme un correctif à l’aliénation causée par la pensée réflexive abstraite. La tache gigantesque que s’impose Hegel est alors de montrer que cette expérience historique de l’amour se réalise dans le principe moderne de la volonté, et d’établir dans son articulation conceptuelle la réconciliation entre raison et sentiment qui assurerait la fondation historique d’une communauté humaine authentiquement rationnelle.
En soutien à sa thèse, Ormiston insiste sur l’importance de l’essai rédigé par Hegel en 1798-99, « L’Esprit du Christianisme et son Destin », un texte fondateur selon elle, plutôt qu’une étape oubliée dans le développement de sa pensée. Les limites de cette première conception chrétienne-romantique de la communauté sont corrigées dans la Phénoménologie de l’Esprit qu’Ormiston relit sans mettre l’accent, comme on l’a trop souvent fait, sur la dialectique du maître et de l’esclave, concentrant plutôt son attention sur la dialectique de la conscience et du pardon. Au-delà de la longue tradition de lecture de la Phénoménologie selon des grilles religieuses et chrétiennes, Ormiston défend une position originale : que la relation entre la conscience, l’amour et la vie éthique moderne procure la fondation vécue à partir de laquelle est élaboré le concept de volonté dans la Philosophie du Droit. La lecture d’Ormiston aboutit alors à des conclusions ‘chrétiennes de gauche’ audacieuses, tirées de l’’échec’ de la conception hégélienne de la vie éthique, puisqu’elle défend celle-ci en y voyant une réponse critique valide au problème l’affaiblissement de la subjectivité moderne sous les coups du capitalisme globalisé.
Un lecteur critique se demandera dans quelle mesure l’amour chrétien peut soutenir les institutions de la société civile à l’intérieur de l’état moderne. L’amour en question se rapporte-t-il à ce que dit Hegel du patriotisme civique conçu comme lien affectif liant les individus rationnels à l’état ? Comment théoriser la structure intersubjective et normative des institutions en référence à la notion interpersonnelle de l’amour ? Est-il possible d’identifier raison spéculative et amour chrétien ? C’est ici que les questions classiques concernant le rôle exact de la religion dans le système spéculatif et dans la vision hégélienne de la modernité ressurgissent avec toute leur vigueur. Néanmoins, les sections ultimes de l’ouvrage dressent un plaidoyer passionné et plein d’éloquence en faveur de l’importance des diagnostics hégéliens sur les processus d’atomisation à l’œuvre sous le règne du libéralisme. C’est ici qu’on trouvera la justification ultime de cette réinterprétation du rôle de l’amour chez Hegel. Il ne s’agit pas tant d’engager un débat avec les interprétations savantes, mais plutôt de montrer combien la pensée éthique et politique de Hegel demeure une réponse valide aux problèmes vécus de la modernité.
Robert Sinnerbrink (Université Macquarie, Australie)