C’est d’une certaine manière l’œuvre d’une vie qui s’accomplit avec la traduction, par Bernard Bourgeois, de la Philosophie de la nature, deuxième partie de l’Encyclopédie des sciences philosophiques, après la traduction de la Science de la logique en 1970 et celle de la Philosophie de l’esprit en 1988. Quoique Bernard Bourgeois les ait accompagnées de commentaires de premier ordre (et la volumineuse introduction du présent ouvrage en constitue un de plus), ce sont ces traductions qui ont sans doute le plus marqué le commentaire francophone en raison de l’importance du matériau ainsi rendu disponible et de leur qualité extrême. C’est notamment à B. Bourgeois que l’on doit d’avoir rendu évident aux lecteurs francophones le fait que l’Encyclopédie constitue l’œuvre princeps de Hegel. En outre, ses choix de traduction – le lexique mais également l’équilibre entre la restitution littérale et l’élégance de la langue – constituent désormais une référence, non pas au sens où tous les traducteurs se conformeraient à ses choix, mais au sens où ils se situent nécessairement par rapport à eux.

La philosophie de la nature apparaît comme le massif le plus gigantesque (en raison de la taille des additions) et le moins aisément accessible de l’Encyclopédie (en raison du caractère désuet de ses appuis scientifiques). Il est clair que la doctrine hégélienne n’a aucune « actualité » à revendiquer au sens où elle anticiperait la scien-ce contemporaine en ses contenus ou en ses démarches. En revanche, elle pose une série de problèmes métaphysiques qu’il serait inconséquent de balayer d’un revers de la main : quelle est l’origine de la nature, est-elle ordonnée, est-elle unitaire ou strictement multiple, dans quelle mesure est-elle intelligible, enfin quel rapport entretient-elle avec l’esprit ? Plus précisément, il apparaît que l’entreprise hégélienne s’oppose violemment à la Naturphilosophie romantique comprise comme prétention à un accès intuitif et génial à une nature divinisée : la nature selon Hegel, qui se signale par sa contingence fondamentale, ne peut être philosophiquement saisie que discursivement, par idéalisation des savoirs empiriques. L’intérêt paradoxal de la philosophie de la nature de Hegel tient à son exotisme : dans la mesure même où ces textes ne donnent pas lieu à un usage extra-hégélien, ils obligent à se concentrer sur le fonctionnement interne du propos, et notamment sur l’idée hégélienne selon laquelle le réel est un processus d’auto-fondation prenant en charge l’irrationalité la plus extrême. La traduction de Bernard Bourgeois procure un excellent outil de travail et un élan supplémentaire à la recherche.

Gilles Marmasse (Université de Paris IV)