L’approche « interculturelle » de la philosophie prônée ici par Heinz Kimmerle combine déconstruction critique et construction programmatique. Mettre en évidence les présupposés de la tradition philosophique européenne qui reviennent à dénier toute valeur à d’autres expériences culturelles est une tâche éminemment philosophique puisqu’en suivant les effets de ces prémisses ethnocentriques jusque dans les analyses conceptuelles les plus abstraites, elle peut faire œuvre de correction méthodologique majeure, de déconstruction au sens fort. Du point de vue constructif, il s’agit de mettre en place les procédés méthodologiques qui rendent possible et significatif le dialogue. Ces deux tâches aboutissent à une redéfinition de la philosophie comme réflexion sur soi de chaque culture, pour autant qu’elle opère dans le domaine de la pensée. Cela ne débouche pas nécessairement sur le relativisme, mais pose la nécessité de considérer toute expression philosophique dans son ancrage culturel spécifique. L’unité de la philosophie peut être maintenue au-delà de la diversité de ces ancrages du fait de sa spécificité disciplinaire, d’être pensée appliquée à se penser elle-même. La philosophie devient une constante des cultures humaines et les différentes façons de philosopher peuvent être comparées sur la base de cette communauté anthropologique-culturelle. Kimmerle mobilise sa connaissance experte de la genèse de l’œuvre de Hegel pour soumettre celle-ci à une telle approche. Les éléments de la pensée hégélienne les plus discutables selon l’auteur sont, dans l’ordre génétique: les analyses grossières du jeune Hegel sur « l’esprit du judaïsme »; l’équation entre philosophie et présentation en système; l’ambiguïté de Hegel face au phénomène de l’esclavage; la contradiction d’une logique spéculative prétendant ‘abolir le temps’ qui s’exprime dans une langue et un cadre culturel déterminés ; la justification du colonialisme ; le déni d’une valeur historique quelconque à une grande partie des peuples non européens, notamment le déni de la pleine humanité à l’humanité africaine. En contrepartie, Kimmerle trouve dans les œuvres de jeunesse des schémas conceptuels alternatifs féconds pour l’approche « interculturelle »: le premier modèle de dialectique centré sur les notions de vie et d’amour; la première conception de l’histoire de la philosophie des écrits de 1801 qui ne met pas encore l’accent sur sa réalisation téléologique; ou encore la conception non spatialisante du temps dans la philosophie de la nature des fragments d’Iéna. L’ouvrage souffre de ne pas avoir fait suffisamment de place à des lectures plus généreuses de Hegel, notamment sur les questions de l’esclavage, du colonialisme et de la philosophie de l’histoire. Les passages « constructifs » restent aussi un peu allusifs. De ce point de vue, on soupçonne qu’on pourrait employer Hegel contre Hegel de manière beaucoup plus approfondie et méthodique, puisque, par exemple, il aura poursuivi très loin l’analyse des liens entre culture et philosophie ou celle des liens entre philosophies séparées dans le temps et dans l’espace. Le livre apporte donc des éléments intéressants mais ouvre surtout une perspective prometteuse, pour une reprise actuelle et critique de Hegel.

Jean-Philippe Deranty, Université Macquarie de Sidney

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