L’ouvrage de Médèwalé-Kodjo-Jacob Agossou a pour ambition, en partant d’« une lecture interprétative de Hegel », de montrer que l’universalité portée par la Logique dans son mode propre de structuration est une universalité désignée par Hegel lui-même comme universalité concrète. Universalité concrète, universalité effective, totalité concrète qui apparaissent dans la Grande Logique pour rendre compte du procès de l’esprit en acte de savoir. Cependant, prévient l’auteur, il ne s’agit pas d’appliquer cette "logique" à quelque situation que ce soit ; c’est plutôt de cette situation qu’elle peut et doit surgir sans cesse à nouveau. Telle est la condition pour qu’elle soit reconnue comme universalité effective. Ce qui justifie le titre de l’ouvrage de Jacob Agossou : Hegel et la philosophie africaine. La question pour lui est de savoir si la « pensée de Hegel » peut se présenter en quelque sorte comme la « matrice » ou le mode d’expression adéquat de ce que l’on nomme « la philosophie africaine ». L’auteur ne définit pas ce qu’il entend par la « philosophie africaine » ; mais parie sur l’idée qu’il est possible de « lire Hegel » à partir du canton d’une culture ici désignée comme étant celle de l’Afrique. Et, deuxième pari, comment l’Afrique peut-elle tirer bénéfice de cette « lecture de Hegel », lecture qui se veut interprétative. La philosophie, l’universalité, c’est inclure le particulier (p. 59).
Aussi, déployer la plénitude de sa totalité, c’est pour l’esprit faire preuve de son pouvoir de conjoindre, de lier l’intérieur à l’extérieur, le tout et le reste des parties. Car, dit Hegel, « le contenu est le tout et consiste dans les parties…le contraire de lui-même » (p. 137). Nous nous plaçons là au cœur même de l’ouvrage de Jacob Agossou dans sa lecture interprétative de Hegel.
La première partie est consacrée à la « médiation dialectique » et l’auteur examine l’origine de l’idée de médiation à l’époque d’Iéna puis dans l’œuvre de maturité. Il accorde une importance particulière à l’unité de l’œuvre, notamment à la notion de médiation qu’elle est et qui, selon lui, la porte (p. 59). La médiation est unité par définition, l’ « élément » par quoi les divers éléments d’un tout organisé sont des éléments différents les uns des autres ; cependant l’identité de leur unité est différente de leurs différences particulières respectives. Une telle réalité unitaire, Hegel la désigne sous les lexies suivantes : « Logique », « Principe », « Méthode absolue », « Médiation dialectique ». A serrer de près la médiation sujet-objet-objectif, Hegel s’achemine vers une découverte capitale : celle de la médiation sous la forme du rationalisme dialectique. Dès Iéna en effet, la médiation se présente comme la vie réelle de l’esprit. Jacob Agossou revient à plusieurs reprises sur cette période de maturation de Hegel avec le texte de 1804 : Métaphysique et Logique. L’esprit est à cette époque désigné comme principe du système, comme nature du mouvement, comme âme motrice, comme itinéraire du système.
C’est ce jeu dialectique de l’unité et de la différence du sujet et de l’objet qu’il s’agit de saisir. Le but de cette deuxième partie est de saisir le "logique", "l’esprit", "le spirituel" à l’œuvre dans cette médiation dialectique du système (p. 90). De là naît le concept de philosophie chez Hegel. La troisième partie est consacrée à la Science absolue, à l’Idée absolue. Il s’agit d’interpréter la structuration de la dialectique de l’intériorité-extériorité ou la vie de l’esprit dans la logique de Hegel. Ce qui intéresse Jacob Agossou ce sont les trois moments de la réflexion essentielle (position-extériorité-détermination) puis universalité, particularité, singularité.
L’analyse de Iéna, « le jeu de l’unité et de la différence », le principe du système qu’est l’esprit va se poursuivre dans la Grande Logique et l’Encyclopédie, en passant par la Phénoménologie de l’esprit.
Le livre de Jacob Agossou veut être, sinon une réponse à cette interrogation sur l’universalité comme inclusion du particulier, du moins un effort pour saisir sa pertinence et son contenu. C’est une lecture interprétative qui a valeur de témoignage et d’exemple. Témoignage à cause de l’évolution des études africaines sur Hegel, témoignage et exemple d’une tentative d’adaptation de la pensée hégélienne à une culture extra-européenne. D’ailleurs la maxime recueillie sur les lèvres de son propre père, « Réfléchis, fais faire à ton esprit retour en lui-même pour qu’il se regarde regardant » ; autrement dit, « sème en ton for interne ton esprit, et suis le procès de son mouvement de connaissance » (p. 8), cette maxime ne peut pas ne pas être comprise comme faisant écho au texte hégélien sur le mouvement de connaissance. Pour l’auteur, cet entrecroisement de deux cultures est un véritable viatique qui le guide sur le chemin d’une reconstruction personnelle d’un univers de pensée qui vient de Hegel – à la manière du Hegel de la Phénoménologie de l’esprit. Ce qui redonne à la définition hégélienne de l’universalité, inclure le particulier, tout son sens et son piquant au savoir, mais qui donne au particulier son statut propre.
Jean-Claude Bayakissa
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