Issu d’une thèse, ce livre savant est une enquête sur la manière dont, à partir de la rupture accomplie par Sein und Zeit, ouvrage qui joue un rôle majeur dans l’évolution de la Hegel-Renaissance initiée par Dilthey, Glockner et Kroner, l’interprétation de l’œuvre de Hegel, et en particulier de la Phénoménologie, a été une des clés de la réflexion fort diverse qui se mène sur le thème spenglerien du « déclin de l’Occident ». C’est en effet grâce à Heidegger que cette question culturelle, politique et historique est devenue un problème métaphysique, pour ne pas dire le problème même de la métaphysique. De fait, les travaux consacrés à Hegel par Marcuse et Löwith, l’un et l’autre proches de Heidegger à la fin des années 1920, témoignent de l’influence majeure et paradoxale exercée par ce « penseur en temps de détresse », comme le nomme Löwith (voir Heidegger, ein Denker in dürftiger Zeit, 1953) sur la lecture et l’interprétation de l’œuvre de Hegel. Dans le cas de la « Hegel-Renaissance française » impulsée par Koyré et Kojève (deux immigrés russes…), les choses sont moins claires. Mais, comme l’indique l’auteur, le rôle central du problème de la temporalité dans ces lectures de Hegel montre bien que, même lorsque cela reste implicite, Heidegger est passé par là… Et Carl Schmitt? Le dialogue, souvent à mots couverts, qu’il a entretenu avec celui qu’il nomme charitablement dans son Glossarium « le laitier de l’être » est une justification (qu’on peut estimer contournée) de sa présence, de même que les rapports que Kojève entretient avec sa pensée (comme le montre l’Esquisse d’une phénoménologie du droit) et que les polémiques qu’ont eues avec lui Marcuse et Löwith (auteur en 1935, sous un pseudonyme, d’une remarquable recension de Der Begriff des Politischen où il insiste précisément sur la parenté du décisionnisme schmittien et de certains thèmes heideggériens). Quoi qu’il en soit, le chapitre IV, intitulé « La fin du politique et l’unité du monde », est une réflexion fine sur la manière dont Kojève et Schmitt thématisent, en dialoguant évidemment avec Hegel, une « fin de l’histoire » (ou une « post-histoire ») qui serait aussi une fin du politique, ou du moins de la figure étatique du politique. Évidemment, le livre peut donner au lecteur le sentiment d’avoir affaire à une collection de monographies (sur Heidegger, Marcuse, Löwith et Schmitt/Kojève); néanmoins, la richesse de l’information et la pertinence des recoupements effectués en font un instrument de travail important pour qui s’intéresse à la pensée allemande « en temps de détresse », autour de la grande catastrophe de 1933 à laquelle, de manière très différente, tous ces auteurs ont été confrontés.
Jean-François Kervégan, Université de Paris I
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