La chose en soi a été considérée comme l’une des inventions les plus significatives mais également les moins acceptables de Kant. Celui-ci aurait mis en évidence un « quelque chose » distinct du phénomène mais dont, finalement, seule une définition négative pourrait être fournie. L’un des fils conducteurs de la philosophie post-kantienne est alors l’effort pour se débarrasser de la chose en soi tout en préservant, à la fois, l’idée du rôle transcendantal de l’esprit et l’idée d’une réalité extérieure à ce dernier. L’ouvrage de Bernhard Minnigerode se présente comme une analyse de la notion chez Kant et une enquête sur la manière dont Fichte et Hegel s’en sont emparés et ont cherché à résoudre, chacun à leur manière, les problèmes qu’elle suscitait à leurs yeux. L’étude ne prétend pas innover mais constitue une synthèse convaincante sur un thème qui, quoique rebattu, est décisif. S’agissant de Kant, l’auteur rappelle que la chose en soi n’a pas de signification ontologique et ne renvoie à rien d’autre qu’aux limites de la connaissance empirique. Dans la mesure où elle désigne ce qui n’est pas objet d’expérience, sa signification change inévitablement en fonction du niveau d’analyse de la connaissance empirique, ce qui explique les variations du discours kantien qui ont tant troublé les commentateurs. S’agissant de Fichte, l’auteur rappelle sa critique du dogmatisme, qui désigne pour lui une interprétation de la connaissance comme simple effet d’une chose en soi, mais aussi sa critique de l’idéalisme subjectif, qui postule l’engendrement de toute connaissance à partir du seul moi, et se trouve dès lors incapable d’établir l’objectivité de la connaissance. La solution, chez Fichte, réside dans l’idée selon laquelle le non-moi est la condition de la liberté du moi et s’atteste donc à partir de l’exigence morale présente en toute conscience individuelle. L’auteur analyse enfin la chose en soi chez Hegel en rappelant l’orientation fondamentale du devenir systématique: récupérer progressivement sa présupposition de manière à s’établir comme le principe intérieur de tout objet. Il n’y a de donné extérieur que dans les moments inchoatifs, « subjectifs » en un sens, du système. L’auteur propose également une étude précise des textes consacrés à la notion dans la Doctrine de l’essence: celle-ci désigne alors ce qui est dépourvu de raison et, à ce titre, n’apparaît pas comme auto-fondé mais se contente de se réfléchir de manière inadéquate dans un autre, le « phénomène ». Quelques formulations peuvent sans doute donner lieu à débat, mais l’utilité de cette étude rigoureuse et pédagogique est incontestable.

Gilles Marmasse, Université de Paris IV

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