L’ouvrage présente le résultat d’un travail de thèse consacré non à Hegel, mais à un hégélianisme. Il pose à ce titre le double problème de la réception d’une philosophie hors de son « milieu » d’origine et de l’intelligibilité aujourd’hui de cette réception. L’auteur récuse l’idée d’une méthodologie générale pour l’analyse de la réception des « philosophies », leur appropriation reposant sur leurs « particularités » et sur des motivations propres définies en contexte. Au XIXe siècle apparaît un double mouvement d’institutionnalisation et de politisation de la philosophie, aussi bien comme outil du pouvoir que de critique du pouvoir. C’est donc par l’examen de l’utilisation de la référence hégélienne qu’est dégagée la consistance d’un hégélianisme français naissant, poursuivant ses propres fins, et marqué tout autant par l’histoire de sa pertinence que par celle de ses abus ou de ses erreurs. Sur fond de l’« affaire » Victor Cousin, rappelée dans ses enjeux proprement politiques et institutionnels, l’auteur produit trois portraits comme autant de visages de la « réception ». Eugène Lerminier d’abord, usant de Hegel contre Cousin, pour puiser dans sa critique du droit hégélien sa propre légitimation sur la scène philosophique française: l’accomplissement de la révolution par la production d’une philosophie nationale. Joseph Willm ensuite, traducteur et historien critique scrupuleux, promouvant dans l’importation de la philosophie allemande les conditions de possibilité d’une philosophie universelle nourrie des philosophies nationales comme autant de moments. Emile Beaussire enfin, trouvant dans la figure d’un Dom Deschamps inventeur de la dialectique, un annonciateur des conséquences politiques de l’hégélianisme: matérialisme et communisme. Au gré des « cas » étudiés par l’auteur, c’est bien l’écho d’une philosophie arrachée à ses enjeux propres qui est mis en évidence: en suivant l’histoire des contresens, en précisant la confusion de deux formes de dialectiques, en distinguant les usages polémique et académique d’un auteur. Plus significatif encore est l’examen du sens que l’articulation hégélienne entre philosophie et histoire devait prendre en ces temps post-révolutionnaires: philosophie nationale ou universelle, libéralisme ou absolutisme, dialectique et progrès… Comment éviter, nous convainc l’auteur, d’accepter de lire dans cette intrigue de la réception immédiate de Hegel les origines de notre propre hégélianisme?

Laurent Mérigonde, Poitiers

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