« Dans son étude, Joseph Cohen entreprend de suivre pas à pas le destin spéculatif du Juif à travers les étapes de la formation de la pensée hégélienne », écrit J.-L. Nancy dans la Préface qu’il consacre à ce livre. Il faut au contraire préciser que ce livre s’en tient essentiellement aux années 1797-1799 de Francfort, n’analyse le « thème juif » de Hegel ni pour les périodes précédentes (Stuttgart, Tübingen, Berne), ni non plus vraiment dans les œuvres dites de la maturité (de Iéna à Berlin) où Hegel modifie pourtant, à plusieurs reprises, et non sans raisons, la place qu’il accorde au judaïsme dans sa philosophie de l’histoire et de la religion. Cette manière de procéder de J. Cohen n’est pas fortuite – elle s’inscrit assurément dans le sillage du travail de Jacques Derrida, lequel entendait insister sur « l’unité vivante du discours » de Hegel, unité qui surmonte la scission entre œuvres de jeunesse et œuvres de maturité. Sans doute une telle manière de faire procède-t-elle de l’ambition de cerner ce qu’il en est du judaïsme – par delà sa mise en sens rationaliste (Berne, pour faire simple), romantique (Francfort), dialectique-historique (de Iéna à Berlin) – pour Hegel et tout autant, peut-être, pour le point de vue (de l’identité) de l’Occident dans son ensemble. Il n’est pas possible de restituer ici le détail des analyses, souvent précises, de Joseph Cohen – je mentionnerai seulement pour exemple le bel exposé (p. 54-56) de l’analyse hégélienne du non-sacrifice d’Isaac : l’absence de sacrifice exprimant non pas l’amour mais son contraire, du moins son contrôle, Abraham, qui ne veut pas aimer selon Hegel, supportant son amour pour son fils dans la mesure même où il sait qu’il peut le sacrifier. La thèse d’ensemble du livre, donnée au fond dans le titre et exposée (hélas trop brièvement) en son dernier chapitre, est que le Juif a, hégéliennement, un statut spectral, c’est-à-dire de mort-vivant : de mort (il se tient dans la non-vie des oppositions rigides de l’infini et du fini, de l’intelligible et du sensible, de la loi et de la vie) ; mort toutefois inscrite au cœur même de la vie, comme l’entendement au cœur de la raison ou de l’absolu, lequel ne dissout pas les opposés mais l’opposition des opposés. Car de même que la raison n’est pas la destruction de l’entendement mais son auto-négation et ainsi son accomplissement, de même l’Esprit surmonte-t-il les oppositions juives, mais sans les dissoudre, et a encore besoin du Juif non devenu chrétien et de sa conscience malheureuse, pour témoigner du caractère mortel de ces oppositions que la vie de l’Esprit incessamment surmonte. L’usage de la notion de témoignage dans un tel contexte spéculatif n’est alors pas le seul intérêt d’un livre qui vaut par nombre de remarques de détail, mais dont on peut regretter toutefois qu’il soit aussi court (ce qui l’amène parfois à être autant sibyllin que suggestif).
Ari Simhon, Université de Rouen
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