Après J. Hyppolite (1939-1941), J.-P. Lefebvre (1991) et G. Jarczyk et P.-J. Labarrière (1993), B. Bourgeois donne à son tour, à l’occasion du bicentenaire de l’œuvre, « sa » Phénoménologie de l’Esprit. Pour ce faire, il met en œuvre les principes qu’il avait suivis pour traduire l’Encyclopédie, mais en les infléchissant de manière significative afin de tenir compte de la position particulière qu’a ce texte – de par son écriture – dans l’ensemble de la production de Hegel. Il tient compte aussi des leçons de ses prédécesseurs : il s’efforce ainsi de conjuguer le souci de lisibilité et d’élégance d’Hyppolite et la précision et la fidélité recherchée par les traducteurs ultérieurs. Il part du principe selon lequel traduire Hegel, c’est « faire parler Hegel en français, mais surtout faire parler en français Hegel » (Présentation, p. 47). De fait, la difficulté à laquelle se trouve confronté le traducteur de Hegel est de respecter ces deux exigences, de trouver le bon dosage entre la lisibilité (qui ne devrait pas être inférieure à celle de l’original) et la fidélité à la lettre du texte, mais surtout à la pensée qui se constitue en lui. En ce domaine, B. Bourgeois fait figure de modèle. Sa traduction de l’Encyclopédie, texte dense et difficile, est un exemple de rigueur et de fidélité. Mais traduire la Phénoménologie de l’Esprit pose des problèmes particuliers. Hegel n’y parle pas la même langue que dans ses écrits systématiques ultérieurs. Au contact de Schelling et du cercle romantique d’Iéna, encore proche de l’ami Hölderlin qui s’enfonce les yeux grands ouverts dans la nuit, il mobilise une langue riche, exubérante, d’une âpre complexité. Ce n’est pas un hasard si beaucoup de ses formules les plus célèbres proviennent de cet ouvrage. Mais comment restituer – si c’est possible – la sauvage beauté de l’écriture sans trahir le travail de pensée spéculatif, systématique, qui s’y opère ? Cette difficulté explique la variété des partis adoptés jusqu’à présent par les traducteurs : classicisme et élégance d’Hyppolite, au prix souvent d’un certain aménagement du texte ; attachement sourcilleux à la lettre chez Jarczyk et Labarrière, qui ont traduit la Phénoménologie comme ils ont traduit la Logique, au prix d’une inattention délibérée au souffle poétique de l’écriture ; au contraire, Lefebvre rend tous ses droits à la langue de Hegel, à son inventivité (il fallait oser « intermédier » !), au prix sans doute d’une moindre appréciation de la teneur technique de cette langue (peut-on, après Kant, traduire Anschauung autrement que par « intuition » ?).

La traduction de B. Bourgeois s’efforce de tenir ensemble les deux exigences contradictoires, et elle y réussit. Fidèle à la lettre du texte, elle n’en aplanit pas les fulgurances et les envols. C’est d’Hyppolite, le maître respecté, qu’elle est sans doute la plus proche, mais elle en évite les inexactitudes et les infidélités à la lettre tout en tenant constamment compte de ses solutions. Sensible aux particularités de la langue de la Phénoménologie, B. Bourgeois a assoupli ou modifié certaines des conventions de traduction qu’il avait contribué à établir. Il renonce, en particulier, au principe de l’unicité de traduction, qu’on sait difficile à tenir en certains cas (Bestimmung est à la fois « détermination » et « destination »). Exemple : Sitte est traduit, selon le contexte, par « coutume » ou par « mœurs », Sittlichkeit par « éthicité » ou « vie éthique », moralische Weltanschauung par « intuition ou vision morale du monde ». Autre innovation : das Gewissen est rendu par « le for intérieur » et non plus par « la conscience-morale » ; il est vrai que ce texte utilise fréquemment la locution « das moralische Bewusstsein » (cf. les explications données p. 109 et 386). L’index des matières est très utile en sa concision. On note que le traducteur n’a pas hésité à introduire dans la table des matières des subdivisions (éclairantes) de son cru.

Dans sa précision, son classicisme et sa retenue, la traduction Bourgeois, qui évite avec sûreté les embûches dont la route est parsemée, est appelée à devenir classique. Elle est celle qui sans doute nous permettra le mieux de lire la Phénoménologie en français.

Jean-François Kervégan (Université Paris I/IUF)

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