On n’accuse plus Hegel aujourd’hui de panthéisme dans la communauté chrétienne anglophone américaine, mais on y reconnaît une philosophie de la transcendance, et cela ouvre un horizon pour l’esthétique. Avant de mourir, Brian K. Etter a ainsi formé le projet en soi pertinent de lire l’esthétique comme une éthique. Comme affirmation du vrai, du beau, du bien. Comme juste milieu entre transcendance et historicisme. On redonne vie ainsi aux concepts d’absolu, d’idée, d’idéal. Mais leur application dans la réalité des arts trahit plutôt la régression : les peintures et sculptures doivent être figuratives ; les musiques tonales ; les littératures sensibles et vertueuses ; les architectures ornementales. En disant ainsi que seule la tradition a valeur normative, ou que les arts doivent représenter avec charme l’ordre établi, on limite plutôt la portée de l’esthétique et l’on prend le risque de caricaturer Hegel. Il est vrai que l’objet du livre est ailleurs : le recours à Hegel est une façon polémique de réactiver le discours de la tradition après un siècle de modernisme et de postmodernisme. Un outil critique contre les philosophies « présentistes » (Heidegger, Adorno) et leur conception « matérialiste ». Mais on limite alors la tradition à cinq siècles d’histoire occidentale. On doit admettre que les philosophies « modernistes » incriminées ont pensé également la transcendance, le divin, la beauté, l’esprit. En réalité, on fixe à la philosophie le cadre d’une orthodoxie religieuse. On réduit enfin le XXe siècle (notre siècle, le temps où nous sommes nés) à un hideux modernisme : cela n’est possible qu’à la faveur d’une hypothèse métaphysique nihiliste. Or, la leçon éthique du livre consiste précisément à réguler l’interprétation du temps suivant l’optimisme théologique de la « bonté de la vie ».

Alain Patrick Olivier (Paris)

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