Le Sacrifice de Hegel prolonge les réflexions amorcées par Joseph Cohen dans Le spectre juif de Hegel sur le statut ambivalent de la notion de sacrifice dans l’œuvre du philosophe de l’idéalisme absolu. Le sacrifice sert à Cohen de fil conducteur pour l’interprétation de la Phénoménologie de l’Esprit dans son ensemble auquel le livre est tout entier consacré.

La lecture de Cohen cherche à rendre compte de ce qui, dans le motif du sacrifice, constitue et échappe en même temps au processus appropriant de ce qu’il nomme la « signifiance spéculative » par où s’accomplit « le passage de la présence et la présence du passage en et pour soi-même du “savoir absolu” » (p. 19). Selon l’auteur, le sacrifice se révèle réfractaire à tout abandon exhaustif à une telle diction, son motif engendre au contraire une tension au cœur du système qui se révèle spéculativement insoluble. Cohen considère le sacrifice comme un « indécidable » qu’il travaille sous le patronage de la pensée de Derrida, au point d’exténuation de la relevance spéculative hégélienne. Aussi nous invite-t-il tout au long de son livre à nous soucier de la négativité hégélienne autrement que sous sa forme systématique et réconciliatrice au sein de laquelle la contradiction ne suspendrait « la diction du spéculatif » « que comme la condition même de son déploiement » (p. 25), c’est-à-dire faussement : « Tout est toujours sacrifié dans et par le dire spéculatif, et ce, parce que tout y est déjà sauvé » (p. 30). La démarche de Cohen consiste à invoquer un autre lieu à partir duquel il serait possible d’interroger le motif de la négativité, autrement qu’au travers de sa diction et de la relève spéculative qui conditionne celle-ci : « Tout tournerait autour de ce point où l’absoluité de la signifiance se heurterait à une négativité si radicale et si irréversible qu’il serait impossible de la déterminer en tant qu’un simple moment négatif » (p. 192). L’auteur insiste en effet sur la portée de la « signifiance spéculative » qui, quant à elle, se verrait immunisée par rapport au sacrifice ; sa portée serait celle d’un « insacrifiable ». Bien loin de sacrifier « la signifiance », le sacrifice la conditionne et renforce son absoluité : « Sans le sacrifice, l’absoluité de la signifiance n’en viendrait jamais à se reconnaître elle-même [...] Il faut voir au cœur de cette négativité le tout insacrifiable de la signifiance » (p. 178-179). Il s’agit de mettre à l’épreuve le fait que « selon Hegel, sacrifier son Soi-même serait toujours déjà reconnaître la vérité insacrifiable du Soi-même et atteindre le nom absolu de sa quiddité » (p. 177-178). C’est pourquoi Cohen propose de questionner, à partir de Hegel, un impensable situé au-delà de toute réappropriation spéculative : « Cet impensable ne saurait être la négation de la signifiance, ce n’est pas son impensé, c’est l’impensé et l’impensable qui, au-delà de toute réappropriation spéculative « met en marche » et « engage » l’œuvre de la signifiance » (p. 208).

Raoul Moati (Université Paris 1)

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