Cet ouvrage collectif dirigé par J. Yu et J. Gracia reprend un ensemble d’interventions présentées lors d’un colloque à l’Université d’État de New York à Buffalo en septembre 2000. Le but de ce colloque et des actes proposés est double : à la fois dresser un tableau de cette éthique dite eudémoniste qui caractérise largement les réflexions morales de l’Antiquité, et combler un vide dans l’histoire de l’éthique en examinant les répercussions de cette éthique durant le haut Moyen Âge, par delà la rupture que constitue indéniablement l’introduction comme point focal de toute réflexion du Dieu personnel judéo-chrétien. Cherchant à dépasser, sans la nier, l’opposition classique entre intellectualisme et volontarisme, il s’agit de comprendre comment la notion de bonheur peut s’articuler à celle de rationalité.

Dans cette perspective, l’ouvrage propose un ensemble de 11 contributions couvrant assez largement le spectre des écoles philosophiques de l’Antiquité, et dans une moindre mesure du haut Moyen Âge. Le lecteur y trouvera des études de D. Morrison sur Socrate, de C. Taylor sur Platon, de J. Yu sur Aristote, de J. Annas sur Épicure, de B. Inwood sur Sénèque, de R. Bett sur le scepticisme, de M. McPherran sur Plotin, de G. Matthews sur Augustin, de J. Marenbon sur Boèce, de J. Gracia et J. Sanford sur Anselme, et de W. Mann sur Abélard. Assurément, le médiéviste s’étonnera de l’absence complète de prise en compte de la période carolingienne, alors qu’une étude sur Alcuin ou Jean Scot Érigène aurait été la bienvenue. De façon plus générale, on peut regretter un déséquilibre entre l’Antiquité (sept études) et le Moyen Âge (quatre études). En particulier, le point de vue sur le Moyen Âge est en partie biaisé dans la mesure où les auteurs considérés développent largement un point de vue volontariste, et une morale de l’intention, alors qu’une tradition intellectualiste, liée à une éthique des vertus, existe indubitablement (par exemple chez Jean de Salisbury). De même, le médiéviste sera en droit de s’interroger sur l’articulation des deux parties. Quel est le sens de la juxtaposition entre l’Antiquité et le Moyen Âge quand rien n’est dit sur la transmission des doctrines antiques au Moyen Âge ? Assurément, si l’étude sur Plotin trouve un prolongement chez Augustin, celle sur Platon chez Boèce (dont Marenbon rappelle magnifiquement le rapport au Gorgias de Platon), quelle est la place d’Épicure, du scepticisme pyrrhonien ou de l’éthique d’Aristote durant le haut Moyen Âge ? On a donc l’impression que le point de vue spéculatif masque finalement la dimension historique dont les éditeurs souhaitaient pourtant faire la promotion.

Ces réserves ne doivent pas, néanmoins, masquer la qualité intrinsèque de chacune des études proposées ici. Ce n’est pas le lieu de commenter les études de philosophie ancienne, mais on soulignera que le médiéviste trouvera des éléments de réflexion intéressants dans l’étude sur Sénèque, dont l’importance pour l’éthique médiévale est bien connue, et dans l’étude sur Aristote qui s’intéresse au statut de Socrate dans l’Éthique à Nicomaque. Quant aux études sur le Moyen Âge, leur qualité est inégale : celle de G. Matthews sur Augustin et de Marenbon sur Boèce sont excellentes. Adoptant toutes deux un point de vue précis, centré sur un problème bien délimité et appuyé sur des textes analysés avec attention, elles apportent un point de vue nouveau et critique sur ces auteurs. Matthews met en évidence la distinction entre deux types de bonheur chez Augustin, l’un qu’il appelle concept expérientiel et l’autre concept formel. Le premier se trouve principalement dans les Confessions, mais échoue à rendre compte du désir universel de bonheur qui est une pierre de touche dans la pensée augustinienne. Le second en revanche, développé dans La Trinité, lié au concept de raison pratique, parvient à faire le lien entre bonheur mondain et bonheur éternel. Marenbon, en examinant quelques passages des livres III et IV de la Consolation de Philosophie montre comment Boèce philosophe, à travers le dialogue entre Boèce personnage et Philosophie, met en scène l’échec de la philosophie à mettre en œuvre un concept strictement rationnel et en même temps réellement opératoire du bonheur. L’étude sur Anselme, quoique honnête, pèche par sa généralité sur un sujet déjà rebattu. Quant aux analyses sur le péché chez Abélard, en dépit de leur précision, elles se trouvent parasitées par la volonté de l’auteur de les rapporter à des doctrines plus contemporaines.

Néanmoins, l’ensemble de ces quatre contributions sur le Moyen Âge parvient sans doute à donner une image globale et cohérente de l’évolution des rapports entre bonheur et raison au haut Moyen Âge. On pourrait proposer au lecteur la clé de lecture suivante : reprenant une double thèse antique (tout le monde désire être heureux et le bonheur consiste dans un bien auto-suffisant), les philosophes et théologiens médiévaux, dans la diversité de leurs positions, retracent l’histoire du passage d’un point de vue immanent (où le sujet se rend soi-même auto-suffisant) à un point de vue transcendant (où le sujet trouve son auto-suffisance en Dieu qui est le bien absolu). Ce changement de paradigme permet de comprendre à la fois les ruptures et les continuités entre l’Antiquité et le Moyen Âge.

Christophe Grellard