Édités de façon concertée par différents chercheurs, les traités des Petites sommes de logique paraissent au fur et à mesure qu’ils sont prêts et non pas dans l’ordre systématique de la somme buridanienne. Le premier traité, De propositionibus, vient ainsi après cinq autres publications. L’introduction de Ria van der Lecq, tout en reprenant, selon la règle de la série, des informations récurrentes sur le projet éditorial ou sur la vie et l’œuvre du Buridan, apporte quelques informations spécifiques. Elle rappelle d’abord de façon pertinente l’hypothèse de Jan Pinborg selon laquelle le geste du maître picard, consistant à prendre les Tractatus de Pierre d’Espagne comme manuel (serait-ce sous une version qui comprend à l’évidence un certain nombre d’interpolations) n’allait pas de soi et que Jean Buridan fut probablement le premier à procéder ainsi. Elle revient aussi sur les difficultés de datation de ces traités. Si une première version doit remonter aux années 1320-1330, la version disponible des Suppositions et celle des Sophismes sont à l’évidence plus tardives, la première en raison de la proximité avec le statut de 1340, la seconde en raison de la connaissance que manifeste Buridan de la doctrine de Grégoire de Rimini.
Le traité commence par un Proème général qui souligne le statut instrumental de la logique sous ses deux aspects, réfutatif et démonstatif. Cette mise au point se prolonge au début du chapitre premier en glosant la caractérisation que reprenait Pierre d’Espagne pour commencer son traité : la dialectique est l’art des arts.
Après une brève présentation (dans le Proème puis au début du chapiter premier) de la nature et de la fonction de la logique comme instrument pour toutes les sciences théoriques et pratiques, le traité De propositionibus inclut des éléments introductifs essentiels pour la sémantique des termes. C’est un des lieux où Buridan expose sa conception des rapports entre signe vocal et concept. C’est surtout le texte où Buridan va le plus loin dans l’élaboration d’un langage mental. En effet, si les concepts ne sont pas dits « signes conceptuels », mais sont les signifiés immédiats des signes (vocaux), ils n’en sont pas moins porteurs de certaines propriétés sémantiques (notamment la supposition) et s’organisent selon des rapports de prédication. Il y a des concepts complexes, des propositions mentales dont les extrêmes sont unis par un « concept complexif ». Ce sont ces propositions mentales qui sont les porteurs de vérité ; Buridan le souligne en s’écartant de la définition traditionnelle de la proposition comme « signifiant le vrai ou le faux » : cela ne vaut que pour la proposition parlée (ou écrite).
En ce qui concerne plus proprement la théorie des propositions, le traité développe certains points qui l’étaient beaucoup moins chez Pierre d’Espagne. Il s’agit, ainsi que le souligne l’éditrice, du chapitre 6 sur les conversions entre propositions, du chapitre 7 sur les propositions hypothétiques, et surtout du long chapitre qui concerne les propositions modales. Dans tous ces chapitres, Buridan s’émancipe de son modèle et manifeste son inventivité de logicien. Par exemple, dans le chapitre sur les hypothétiques, il critique la définition de Pierre selon laquelle une hypothétique serait composée de deux catégoriques. Cette manière de parler est impropre, car il n’y a pour lui qu’une seule proposition. Ainsi, dans un ensemble complexe avec plusieurs sujet et prédicats, reliés par une conjonction ou un adverbe, les expressions qui seraient des catégoriques si elles étaient prises isolément perdent leur force assertive et ne sont plus des propositions. Ce n’est qu’une exemple, il y a bien des endroits où Buridan réfléchit de féçon critique sur le texte qui lui sert de base, afin d’élaborer et de préciser sa conception des propositions.
Ainsi, nous disposons maintenant des traités 1 (De propositionibus), 2 (De praedicabilibus), 3 (De praedicamentis), 4 (De suppositionibus), 8 (De demonstrationibus) et 9 (De practica sophismatum – voir notice supra dans Comptes rendus d’ouvrages parus en 2004) des Petites Sommes de logique. Ne manquent plus que les traités 5 (De syllogismis), 6 (De locis) et 7 (De fallaciis) pour que soit à nouveau accessible, pour la première fois depuis la Renaissance, l’une des plus importantes sommes de logique du Moyen Âge tardif.
Joël Biard