Plutôt que de présenter ces deux livres séparément, l’occasion m’est ici donnée d’introduire cette nouvelle collection bilingue de textes philosophiques médiévaux dirigée par Jean-Baptiste Brenet et Christophe Grellard. Les deux premiers volumes, tous deux parus en 2005 et constitués de textes majeurs de Thomas d’Aquin, Boèce de Dacie et Guillaume d’Ockham, affichent clairement l’ambition de ces formats de poche : mettre à disposition des enseignants de grands textes de la philosophie médiévale, parfois canoniques, comme celui de Thomas, ou moins connus comme celui de Boèce de Dacie, ou plus techniques, comme ceux de Guillaume d’Ockham sur l’intuition et l’abstraction.

Le volume dirigé par Ruedi Imbach et Ide Fouche donne à connaître deux interprétations de la théorie aristotélicienne du bonheur. Il s’agit, chez Thomas d’Aquin et Boèce de Dacie, de comprendre la signification de l’idéal de la vie selon l’intellect et de son adéquation avec la philosophie. Quel bonheur peut être atteint en cette vie ? Selon Thomas, le bonheur terrestre reste imparfait, quand bien même l’homme pousserait à son terme le travail de l’intellect. Le véritable bonheur réside dans la contemplation de la vérité divine dans l’au-delà. Boèce de Dacie pense un peu différemment, même s’il entend lui aussi réconcilier la philosophie et la foi et si, pour lui aussi, le bonheur parfait réside également dans la contemplation de Dieu. Il existe selon lui un bonheur véritable en cette vie, celui de la vie philosophique. Le philosophe peut en effet parvenir à une connaissance suffisante de l’ordre des causes pour s’assurer une vie théorétique et pratique heureuse. Ces deux textes sont fondamentaux pour l’histoire de la philosophie médiévale à plusieurs titres. D’un point de vue doctrinal, ils permettent de saisir les lectures chrétiennes de la théorie aristotélicienne du bonheur. D’un point de vue historique, ces textes permettent de comprendre la transformation de la Faculté des arts de Paris au XIIIe siècle, au moment où naît un idéal de la philosophie dans un contexte institutionnel dominé par la Faculté de théologie.

Les quelques textes de Guillaume d’Ockham traduits par David Piché dans l’autre volume de cette collection sont eux aussi très importants, mais plus pour la compréhension interne du nominalisme ockhamien que pour la saisie d’un contexte plus large, historique ou doctrinal. Comme le montre bien Piché dans son introduction, on ne peut pas comprendre l’ontologie et la sémantique d’Ockham sans le passage par la gnoséologie, laquelle réside en dernière analyse dans la distinction entre intuition et abstraction. L’intuition est ce qui permet de donner un commencement de la pensée dans le singulier et de réinterpréter ensuite l’abstraction pour évacuer les universaux de l’ameublement du monde. Ces textes sont particulièrement intéressants pour comprendre la méthode d’Ockham, que Piché nomme de manière un peu abusive « transcendantale ». En effet, la problématique de l’intuition s’insère dans un contexte théologique, où il s’agit de savoir si l’intellect humain peut obtenir quelque évidence des vérités théologiques. Ockham part alors de l’évidence ou de la non-évidence de certains jugements pour s’interroger sur ce qui les rend possibles. Vient alors une sorte de déduction des catégories d’actes mentaux susceptibles de prendre place dans l’économie de la connaissance. Les actes simples sont définis par l’évidence qu’ils peuvent procurer au niveau complexe, c’est-à-dire propositionnel. C’est ainsi que se dessine une typologie des actes de connaissance qui se résout ultimement dans l’intuition d’un objet singulier.

Outre le format, l’intérêt principal de cette collection est de présenter le texte latin en regard, avec les références à la pagination de l’édition originale. On regrettera peut-être l’absence quasi totale de notes concernant la traduction, ce qui ne va pas sans susciter des difficultés. Ne pouvant justifier certains choix de traduction, l’auteur se voit obligé d’avoir recours à une typographie alourdie et à des traductions parfois trop littérales. Ceci est particulièrement frappant pour les traductions d’Ockham. D’un point de vue typographique, lorsqu’un mot absent en latin est ajouté en français, il est systématiquement placé entre crochets obliques (cela arrive, bien entendu, à chaque page et à de nombreuses reprises). Puisque l’original latin se trouve en regard, ces ajouts typographiques semblent superflus, d’autant qu’ils rendent la lecture difficile. Quant au contenu de la traduction, ici aussi on serait tenté de l’alléger du fait de la présence de l’original. Par exemple, il aurait parfois été préférable de ne pas laisser le terme latin en français comme « habitus », qui possède des connotations assez fortes dans notre langue. Pourquoi ne pas choisir « disposition » ? Il n’est pas nécessaire de fournir ici une liste de ces traductions difficiles. Notons seulement qu’une telle collection, étant donné le public visé et la nature des textes, gagnerait à présenter des traductions un peu plus émancipées du latin, lequel peut être vérifié par le lecteur, sans ajouts superflus de marques typographiques. Allégées, ces traductions constitueront des outils de travail très importants, tant dans l’enseignement secondaire que supérieur. Cependant, l’on ne peut que saluer chaleureusement l’arrivée de cette nouvelle collection.

Aurélien Robert