Préparée et attendue depuis longtemps, l’édition critique des Sophismata (ou De practica sophismatum, comme ce traité est ici nommé) due à Fabienne Pironet est enfin disponible dans le cadre de l’édition complète des Summulae logicales (Petites sommes logiques). Une édition partielle du chapitre VIII (avec commentaires) avait été proposée par G. E. Hughes en 1882, et Th. K. Scott avait dès 1977 proposé une première édition de l’ensemble. Scot eu le mérite de rendre le texte accessible, mais il reprenait l’édition incunable en l’amendant à l’aide d’un manuscrit ; il ne s’agissait donc pas, comme ici, d’une véritable édition critique et certaines leçons se sont avérées sujettes à caution.

Le traité De practica sophismatum a une place particulière dans l’ensemble des traités logiques de Buridan. Non seulement il ne correspond pas à un traité de Pierre d’Espagne (qui guide l’ensemble du parcours), mais il rompt avec l’organisation par lemmes et commentaires des autres. Il n’est dès lors pas étonnant que plusieurs manuscrits l’aient omis (voir « Introduction » p. xiii), ou qu’il ait été édité séparément à la Renaissance. Pourtant, l’Introduction l’annonce bien comme le IXe traité des Petites sommes.

En étudiant les références croisées entre les Sophismata et les autres traités, ainsi que les renvois à d’autres ouvrages de Buridan, Fabienne Pironet en conclut que les Sophismata auraient existé sous une forme indépendante avant d’être intégrés, dans une lecture au moins, aux Petites Sommes de logique ; elle fait aussi l’hypothèse, en raison d’annonces auxquelles ne correspond aucune passage du traité, que Buridan aurait eu en vue une entreprise plus vaste et plus systématique qu’il n’aurait jamais complétée.

Ce traité a une forme originale, tant par rapport aux grands sophismes du XIIIe siècle qui relataient des disputes effectives, parfois fort complexes, que par rapport aux traités organisés sous forme de longues listes de sophismes groupés selon les syncatégorèmes – une organisation courante au XIIe siècle mais encore mise en œuvre dans le recueil d’Albert de Saxe. Ici, les sophismes sont groupés en chapitres qui concernent un problème sémantique majeur. Pour chaque sophisme est exposée la preuve, ensuite l’argumentation opposée, puis parfois une série de précisions utiles à sa résolution. C’est généralement après une série de plusieurs sophismes que l’auteur pose des thèses ou conclusiones. Enfin, il donne la solution de chaque sophisme. En revanche, l’organisation même des chapitres laisse parfois dubitatif : ainsi, après avoir traité de la signification des termes, on traite de la signification conventionnelle plusieurs chapitres plus loin. L’ensemble toutefois parvient à couvrir les questions essentielles : signification des termes et des propositions, conditions de vérité, supposition, appellation, ampliation et restriction, formes particulières d’appellation (notamment l’appellation de raison), conditions temporelles de vérité, et insolubles.

Conformément à l’usage de la collection, l’introduction de Fabienne Pironet est très précise sur la tradition manuscrite. De façon générale, depuis l’édition par De Rijk du De praedicabilibus, les éditeurs des Summulae logicae privilégient un manuscrit du Vatican pour l’édition actuelle ; l’éditrice rapproche de ce manuscrit un manuscrit de Turin et voit dans ces deux témoins une ancienne version des Sophismes tandis que les autres manuscrits principaux livreraient une version récrite par la suite. Si le problème des différentes lectures peut se poser pour l’ensemble de l’œuvre, la situation particulière des Sophismes le rend sans doute ici aigu. En revanche, l’introduction entre peu dans l’analyse doctrinale. Je rappellerai brièvement que les Sophismata sont un texte essentiel pour comprendre la sémantique de Buridan. Celui-ci traite le langage à travers ses usages, qu’il s’agisse de l’usage courant ou d’usages restreints réglés par des normes supplémentaires (comme celles des disputes) ; dès lors l’analyse d’expression paradoxales, considérées dans certaines situations de discours, devient cruciale. On ne trouvera pas ici de positions divergentes par rapport à ce que l’on peut lire dans les autres traités ou dans d’autres œuvres. Dans le traité De suppositionibus (4.3.5, p. 85), il critique la solution qu’il a donnée du sophisme 6 dans le chapitre iv des Sophismata, mais c’est uniquement pour n’avoir pas alors jugé bon d’inclure « voir » parmi les verbes signifiant des actes de l’esprit. Néanmois, dans ce traité, le propos est souvent plus développé. Je signalerai particulièrement la critique du signifié de la proposition, dont on a d’autres occurrences, par exemple dans les Questions sur les Analytiques, mais où le débat avec Grégoire de Rimini est ici particulièrement explicite, et où les exemples montrent clairement comment Buridan prend place dans la tradition qui est née à Oxford après Ockham et qui a été acclimatée à Paris dans les années 1340. De même la théorie de l’appellation de raison n’est pas différente sur le fond de celle que l’on trouve dans le IVe traité, mais on trouve des développements sans équivalent sur certains sophismes traditionnels comme « Debeo tibi equum ». De même encore la théorie de la signification conventionnelle reprend celle du IVe traité, mais elle montre mieux comment Buridan admet une double imposition, l’une primitive (qui sert de norme) et l’autre fondée sur une décision arbitraire (dont le modèle est l’« imposition » dans la dispute obligationnelle). On peut encore mentionner les insolubles, où les formulations sont multipliées et complexifiées (faisant intervenir plusieurs locuteurs) et où Buridan introduit une différence subtile entre le fait qu’une proposition signifie implicitement une autre proposition (position héritée de Thomas Bradwardine) et le fait qu’elle en implique une autre. Tous ces développements font des Sophismata un texte irremplaçable pour comprendre la philosophie buridanienne du langage, et l’on ne peut que se féliciter de disposer d’une édition critique de ce texte.

Cf. infra comptes rendus de 2005, éditions de textes.

Joël Biard