Ce collectif dirigé par M. Bettetini et F. Paparella rassemble les contributions proposées par plusieurs médiévistes italiens lors du colloque de la « Società italiana per lo studio del pensiero medievale », à Milan en septembre 2003. Le but en était, comme l’indique le pluriel du titre, d’étudier les conceptions médiévales du bonheur.

Le volume propose ainsi un parcours dans les aires latine et arabe entre le IVe et le XVe siècle. L’ouvrage s’ouvre par deux communications à visée introductive qui reprennent des questions historiographiques, l’une de G. Fioravanti qui affronte la question soulevée par Pierre Hadot de la philosophie comme manière de vivre (conception dont Hadot suppose qu’elle disparaît au Moyen Âge) ; l’autre de L. Bianchi, qui s’attaque de nouveau à la question débattue de l’averroïsme, en examinant encore une fois le De summo bono de Boèce de Dacie. Une première partie succède à cette introduction en examinant le haut Moyen Âge depuis Augustin jusqu’au XIIe siècle. M. Parodi analyse les rapports entre désir et bonheur chez Augustin, M. Bettetini s’intéresse au plaisir esthétique chez Plotin et Augustin ; A. Bisogno, dans l’une des meilleurs contributions du volume, s’intéresse au thème de la béatitude chez les penseurs carolingiens ; deux études examinent les positions de Jean Scot Erigène : l’une directement, due à F. Paparella, l’autre, de E. Mainoldi, à travers son influence sur les théologiens du XIIe siècle. Enfin, deux contributions s’attachent à Anselme de Canterbury : celle de P. Müller examine la fin du Proslogion, tandis que celle de L. Catalini, plus novatrice, cherche à reconstituer l’enseignement non écrit d’Anselme sur le bonheur. Une seconde partie est consacrée à la philosophie arabe avec des études de S. Nagel, P. Carusi et M. Campanini qui portent respectivement sur Avicebron, l’alchimie et al-Farabi et Avempace. Enfin, une dernière partie examine quelques auteurs du Moyen Âge tardif. Deux d’entre elles sont consacrées à des figures « canoniques », à savoir Bonaventure, dont M. Rossini propose une interprétation « transcendantale » du bonheur, à la jonction de l’empirique et du formel ; l’autre consacrée à Thomas d’Aquin et due à G. C. Garfagnini. Un travail de A. Arezzo porte sur Henri de Gand. Les trois dernières études nous transportent au xive siècle. I. Costa présente la doctrine de la félicité dans un commentaire attribué à Raoul le Breton, I. Zavaterro s’intéresse à une Questio de felicitate (dont elle propose une nouvelle édition) de Jacques de Pistoia, en développant dans quelques belles analyses les rapports de ce philosophe (souvent considéré comme averroïste) avec le poète Guido Cavalcanti. Pour finir, A. Saccon étudie la question de la béatitude principalement autour de maître Eckhart.

Le lecteur ne pourra s’empêcher d’éprouver une certaine perplexité face à ce volume. Indéniablement, chacune des communications témoigne à sa manière de la qualité à laquelle la médiévistique italienne nous a habitués. Mais l’ensemble donne une impression de patchwork, et la manque d’unité des interventions juxtaposées, parfois redondantes ne permet nullement de donner une vision synthétique des conceptions médiévales du bonheur. On pourrait s’interroger ainsi sur l’utilité d’une énième contribution sur le bonheur chez Thomas, d’autant que cette contribution ne fait que plus nettement ressortir l’absence d’auteurs indispensables sur cette question, quand on connaît l’impact des commentaires d’Albert le Grand et de Jean Buridan sur l’Ethique à Nicomaque. Or ce dernier, par exemple, n’apparaît qu’une fois brièvement dans une note. Pour autant, ce défaut récurrent des collectifs publiés ces dernières années n’enlève rien à la qualité des interventions, et ce volume trouvera sa place dans la bibliothèque du médiéviste qui saura en faire un usage ponctuel.

Christophe Grellard