Toute l’histoire des idées est traversée par l’usage des métaphores visuelles qui fournissent un arrière-plan conceptuel aux réflexions épistémologiques sur l’apparence et la réalité. Cette métaphore atteint sans doute son acmé au XVIIe siècle quand se met en place le débat autour du « voile de la perception » et du statut de la représentation. Néanmoins, les médiévistes savent depuis longtemps que ces thèmes occupent une place de plus en plus importante dans les travaux des philosophes et des théologiens du Moyen Âge tardif. Dans cet ouvrage, le propos de Dallas G. Denery II est en quelque sorte de proposer une archéologie médiévale de ce thème du « voile de la perception ». S’il ne s’agissait que de cela, cependant, le livre n’apporterait pas grand-chose de nouveau. Or, indiscutablement, on a affaire ici à un travail novateur. De fait, le projet de l’auteur, formé à l’école d’Amos Fukenstein, est de replacer cette question épistémologique dans le contexte social et culturel auquel elle appartient. Ainsi, si les travaux d’optique (perspectiva) d’Alhazen et de Roger Bacon sont présents dans cette étude, ils n’en constituent pas l’enjeu principal, mais sont utilisés plutôt comme une trame, une ligne directrice qui va permettre de retrouver la partie immergée de l’iceberg. Le propos de l’auteur est davantage de retrouver les usages de la notion de vision (objet de la vision, réflexivité de la vision), et les évolutions de cet usage, dans des œuvres où on les attendrait moins, des traités de pénitence et des manuels de confessions notamment. En effet, la thèse de cet ouvrage est qu’il y a un ancrage social des réflexions sur la vision dans une société qui est de part en part religieuse. C’est, dans une large mesure, le point de vue théologique qui indique ce qu’il faut voir et comment il faut le voir.

Pour étayer sa thèse, l’auteur se livre à quelques études de cas, qui relèvent tant du champ pratique que du champ théorique, et qui couvrent globalement l’âge d’or de la scolastique (XIIIe-XIVe siècles). Ainsi, les deux premiers chapitres examinent successivement le problème de la connaissance de soi et de la représentation de soi dans l’ordre dominicain, le statut de la confession comme accès socialement médiatisé à soi. A cette occasion, le but de l’auteur est de mettre au jour ce qu’il appelle une « heuristique de l’adaptation » (p. 37) : la parole cléricale qui a pour fonction d’identifier les apparences correctes doit s’accompagner d’une certaine posture du prêcheur face à son public. L’examen de quelques traités destinés à l’instruction des novices permet ainsi d’incarner la parole du prêcheur, et de la contextualiser dans un jeu d’apparences. Mais le rapport du religieux au laïc se développe également à un autre niveau dans la pratique de la confession : à la mise en scène de soi du prêcheur répond du côté du fidèle une exigence de transparence qui permet une vision pure de soi par delà le voile des apparences du péché et de l’émotion. Dans les deux cas, néanmoins, la démarche est la même : sous le contrôle clérical, il s’agit d’accéder à la réalité au-delà des apparences. Pourtant cet idéal d’un accès à la réalité par delà les apparences est considéré avec suspicion par un certain nombre de théologiens. Les trois chapitres suivants en donnent chacun un exemple. L’auteur considère d’abord le cas du réinvestissement moral de la métaphore visuelle par Pierre de Limoges dans le Tractatus de morali oculo (ca. 1280). Si, idéalement, la raison devrait être capable de corriger les illusions produites par le contexte de vision, Pierre n’en reste pas moins convaincu que l’œil moral de l’homme est si profondément obscurci que les normes de la vision autorisant une correction ne peuvent pas être véritablement retrouvées. L’auteur, par une analyse précise des textes de Pierre, expose l’usage que fait celui-ci des positions perspectivistes d’un Bacon dans une perspective morale. Le succès d’une vision, qu’elle soit épistémique ou morale, dépend d’un ensemble de conditions externes que nous ne sommes pas en mesure de contrôler. C’est ce problème qui va s’imposer massivement dans les réflexions épistémologiques du début du XIVe siècle. De fait, pour conclure son étude, l’auteur examine successivement la question de l’apparence chez deux penseurs parisiens importants, à savoir Pierre d’Auriole et Nicolas d’Autrécourt. Tous deux s’attachent au rapport entre celui qui voit et ce qu’il voit. En examinant précisément les questions liées à l’évidence de nos apparences, le rapport entre la perception et l’objet non-existant dans les situations d’hallucinations, l’auteur identifie ainsi les corollaires épistémiques des développements éthiques d’un Pierre de Limoges. L’enjeu, en morale comme en épistémologie, devient ainsi de sécuriser nos apparences. A cette occasion, on lira quelques belles et importantes analyses de textes souvent négligés de Nicolas d’Autrécourt. La thèse de l’auteur, qui mériterait sans doute d’être plus précisément discutée, mais qui se signale par son originalité, consiste à chercher un fondement à la fois métaphysique et moral à la probabilité des apparences que défend Autrécourt. S’appuyant sur le prologue de l’Exigit ordo, et sur quelques pages de la fin du même traité, il souligne, à juste titre, un processus d’externalisation des apparences : c’est dans la prise en charge des apparences par une société religieuse purifiée que l’on trouvera les moyens d’articuler le rapport entre apparence et réalité.

Si certaines des thèses soutenues dans ce livre sont sans doute discutables (mais c’est le propre de tout texte qui soutient des thèses fortes que d’appeler une discussion réelle), l’auteur a assurément réussi son pari de resituer des débats intellectuels dans leur contexte social, c’est-à-dire, quand on parle du Moyen Âge, dans leur contexte religieux, entendu non pas dans un sens étroitement théologique, mais bien comme un ensemble de pratiques sociales. On a assurément ici affaire à un livre exemplaire de ce que devrait être l’histoire intellectuelle : à la fois une analyse précise et sans concession des textes spéculatifs, et le souci constant de les rattacher aux préoccupations sociales, religieuses, etc. des hommes qui les ont écrits.

Christophe Grellard