Ce petit livre de Roberto Gatti, chercheur à l’Université de Gênes, constitue une excellente synthèse sur les problèmes philosophiques posés par la question de la création dans la philosophie médiévale, ou plus exactement chez trois auteurs chrétiens (Thomas d’Aquin, Boèce de Dacie, Siger de Brabant, et quelques remarques ou excursus sur Bonaventure, Alexandre de Halès et Matthieu d’Acquasparta) et trois auteurs juifs (Maïmonide, Gersonide, Hasdai Crescas), traités successivement : c’est là une première originalité, car, comme le remarque Pasquale Porro dans sa préface, Roberto Gatti rompt avec l’historiographie courante qui fait des penseurs arabo-juifs de simples « sources » du débat latin. L’auteur part du principe que l’interprétation philosophique de la Genèse est un véritable paradigme pour expliquer les rapports entre pensée aristotélicienne d’une part et enseignements issus de la tradition religieuse d’autre part. Le travail de Gatti se concentre en particulier sur la notion de creatio ab aeterno : il montre que Maïmonide l’accepte « ésotériquement » par opposition à la création dans le temps et cherche à l’unir avec la notion de création ex nihilo (p. 90-91), tandis que Gersonide (l’analyse porte principalement sur le livre VI des Guerres du Seigneur) fonde théoriquement l’idée de création dans le temps mais rejette au contraire celle d’une création à partir du néant, admettant l’idée d’un substrat matériel particulier coéternel à la divinité. Crescas apparaît sous les traits classiques de l’anti-aristotélicien, qui interrompt les tentatives de conciliation au nom de l’omnipotence divine. Outre les différentes modalités d’analyse de la création, l’ouvrage contient dès lors aussi des réflexions terminologiques et philosophiques précises sur l’analyse des différents types de durée (la différence entre éternité et perpétuité temporelle, p. 27-30), sur l’infini (comme spatialisation de l’éternité, p. 60-71, une longue analyse de l’infini chez Thomas d’Aquin et Aristote), sur la matière (ou le substrat de la création) ou encore sur le problème classique de la « double vérité ». L’ouvrage est très didactique, résumant systématiquement les acquis de la discussion à la fin de chaque chapitre, et il est bien au fait de la littérature secondaire (y compris israélienne récente). Il est aussi un support utile pour l’enseignement : une série de petites annexes insérées dans les chapitres donnent des explications de points particuliers ou bien des traductions inédites.
Jacob Schmutz