Il est rare que la théologie contemporaine – surtout protestante – soit d’un quelconque intérêt pour le médiévisme philosophique. Luther voulait tourner le dos à l’idéal scolastique de la théologie comme science, et Karl Barth avait encore affirmé, dans sa Kirchliche Dogmatik, qu’un théologien doit savoir dépasser les lois de la science. La thèse d’habilitation de Reinhold Rieger, soutenue en 2004 à la Faculté de théologie évangélique de Tübingen, rappelle au contraire à quel point la théologie du Moyen Âge a toujours cherché à se conformer à un idéal de rationalité absolue, et pose dès la première phrase de son ouvrage une question fondamentale : « la théologie peut-elle se passer de la question de sa propre consistance (Konsistenz), ou bien doit-elle renoncer à cette question ? » (p. 1). Ce travail vient à sa manière faire revivre la vieille querelle entre dialecticiens et anti-dialecticiens, en nous offrant un remarquable panorama du traitement accordé au principe de non-contradiction (PNC) chez une multitude d’auteurs médiévaux, surtout du XIIe au XVe siècle. Si l’on considère le PNC d’Aristote comme le principe fondamental de la rationalité humaine, qu’en est-il alors de la rationalité d’une théologie qui affirme qu’un Dieu éternel s’incarne dans le temps, qu’un Dieu unique se décline en trois personnes, ou encore que le pain est aussi le corps du Christ ? L’ouvrage de Reinhold Rieger commence par une réflexion générale sur la contradiction dans la philosophie et la théologie protestante récente, qui aime voir dans la contradiction la marque essentielle de l’existence humaine (voir par exemple E. BRUNNER, Der Mensch im Widerspruch, Zürich, 3e éd., 1941). Il articule ensuite son propos en deux grandes parties. Dans une première partie, l’auteur examine les « théories de la contradiction ». Il y présente les différentes formulations de la contradiction (simple et complexe ; contradiction sémantique, ontologique, logique, psychologique, etc.), puis passe à l’examen des théories ontologiques et théologiques de la contradiction : dans le premier cas, il relève les discussions sur l’ens inquantum ens défini comme non-contradictoire dans la tradition scotiste (p. 198) ainsi que les discussions sur les axiomes de la science, dans la lignée des Seconds Analytiques d’Aristote ; dans le second cas, il établit une typologie des problèmes soulevés par l’exigence de non-contradiction dans la théologie (théologie négative comme dépassement des contradictions, toute-puissance divine comme pouvoir de faire le non-contradictoire, unité et trinité de l’essence divine, libre-arbitre comme puissance du contradictoire). La deuxième grande partie passe à l’examen concret de ce que l’auteur appelle les « antinomies théologiques » : il s’intéresse ici exclusivement à la tradition chrétienne, et aux difficultés posées par les dogmes de la simplicité divine, de la Trinité, de la création, de la christologie et de l’eucharistie. La conclusion de l’auteur reste sur ce point fidèle à une lecture réformée bien éprouvée, lorsqu’il constate l’échec définitif de la théologie médiévale à résoudre ces apories et antinomies, au point de considérer par exemple la doctrine de la Trinité comme un insolubile simpliciter (p. 540-541). L’ouvrage est admirablement documenté et s’appuie sur une vaste littérature secondaire, même si quelques imprécisions subsistent (l’auteur attribue par exemple toujours le fameux Centiloquium à Guillaume d’Ockham, p. 475, alors que la recherche récente tend à l’attribuer au dominicain d’Oxford Arnold de Strelley). Son objet étant le christianisme, on n’y trouvera donc pas de réflexion sur le traitement de la contradiction dans la pensée juive et islamique médiévale, qui justement a fréquemment accusé le christianisme de soutenir des articles de foi contradictoires selon la raison (Ibn Hazm, Maïmonide, Hasdai Crescas, etc.). Dans l’ensemble, l’idéal de synthèse pâtit un peu de l’énumération des opinions et de théories : l’auteur se contente en général de traiter successivement les opinions de différents auteurs sur un même thème, parfois en se contentant de gloser leurs écrits. Le médiéviste regrettera quant à lui amèrement le fait que l’auteur ne cite quasiment jamais les textes latins en note : la chose est excusable pour des auteurs facilement accessibles comme Thomas d’Aquin ou Guillaume d’Ockham, mais regrettable pour des auteurs aussi inaccessibles ou mystérieux que Henri de Bruxelles (p. 377), ou tous ceux que l’auteur a pris le soin de lire et de prendre en compte alors qu’ils n’existent parfois qu’en éditions incunables (Soncinas, Ralph Strode). Enfin, la thèse méthodologique générale mériterait une discussion plus approfondie : l’auteur s’efforce en effet de combattre l’idée selon laquelle des « réflexions logiques auraient été suscitées par des problèmes théologiques », affirmant qu’on peut certes le « supposer dans des cas particuliers, mais pas le démontrer de manière convaincante » (p. 537). D’une manière générale, il présente la théologie et la logique en extériorité réciproque, la première se servant de la seconde, mais il ne relève pas le rôle directeur qu’a pu parfois avoir la théologie pour la réforme de la logique au Moyen Âge. En dépit de ces quelques réserves méthodologiques, l’ouvrage est à ce jour le meilleur relevé des questions posés par le PNC dans la philosophie médiévale, et pas seulement dans la théologie.
Jacob Schmutz