On considère fréquemment que le problème du rapport entre l’âme et le corps constitue le point nodal de l’anthropologie philosophique de l’Âge classique, laquelle proposerait d’y répondre au moyen de deux modèles principaux et exclusifs l’un de l’autre, à savoir le dualisme ou le monisme. Le présent volume, dirigé par G. Federici Vescovini, V. Sorge et C. Vinti, qui est issu d’un colloque tenu à Florence en septembre 2003, se propose de reprendre cette question en l’abordant d’un point de vue doublement modifié. D’une part, il s’agit d’aborder un point de vue plus fonctionnaliste que substantialiste : plutôt que de considérer des rapports entre substances, on examinera leur implication respective dans différentes attitudes cognitives. D’autre part, plutôt que d’isoler l’Âge classique, il faut le repenser par rapport à l’époque médiévale, dans la perspective désormais classique d’un long Moyen Âge promue par J. Le Goff. Le volume se présente ainsi comme un ensemble d’études ponctuelles et précises, centrées principalement sur la question du sens interne et de ses rapports à l’intellect et à la sensation, qui dressent un tableau des vicissitudes de la psychologie aristotélicienne du haut Moyen Âge jusqu’à la fin de l’Âge classique. Le but explicite des éditeurs est de présenter une histoire qui n’a rien de linéaire, mais qui au contraire est faite d’allers-retours incessants.
L’ouvrage commence par deux études introductives dont l’objet se situe hors de la période principale d’enquête. L’une de L. Peppe examine la paraphrase du De anima par Themistius dont on connaît l’impact à partir du XIIIie siècle ; l’autre de G. d’Onofrio s’intéresse à la permanence médiévale du néoplatonisme en étudiant le système cognitif développé par Jean Scot Erigène dans le Periphyseon. Après cette introduction, une première partie centrée autour de la philosophie arabe regroupe trois études d’excellentes qualités de J. Wilcox, G. Federici Vescovini, et M. Rashed consacrées respectivement à Ibn Luqa, Alhazen et Avicenne. Chacune de ces études présente un exemple d’assimilation arabe de Platon et d’Aristote, qui exercera à sa manière une influence durable sur le développement de la scolastique. Une deuxième partie propose quatre contributions sur des penseurs du XIIIe siècle latin. Dans une excellente étude, M. McVaugh s’intéresse à l’épistémologie d’Arnaud de Vilanova en prenant le point de vue des pathologies qui affectent le système cognitif. P. de Lemans examine le statut du sens interne dans l’un des premiers commentaires médiévaux du De motu animalium, attribué à Pierre d’Auvergne, tandis que C. Trottmann et F. Piro adoptent le point de vue du théologien en étudiant respectivement le statut de la syndérèse (chez Guillaume d’Auxerre, Philippe le Chancelier et Albert le Grand principalement), et la question des affects et de la douleur chez Henri de Gand. Une troisième partie consacrée au XIVe siècle avec des études, extrêmement cohérentes entre elles, de V. Sorge, J. Biard et O. Rignani consacrées à Taddée de Parme, Jean Buridan et Blaise de Parme permet d’évaluer la diffusion et les modes de réceptions des doctrines dites averroïstes, une fois les querelles de la fin du XIIIe siècle apaisées. Une quatrième partie, plus courte, nous fait passer à la Renaissance avec une étude de M. Thurner sur Nicolas de Cues, et une autre extrêmement intéressante sur Léonard de Vinci due à C. Pedretti. C’est sans doute le principal manque de ce volume : la pensée de la Renaissance est sous-représentée de sorte que manquent certains éléments de transmission et de résurgence du platonisme à l’Âge classique. Quelques travaux sur Montaigne, Sanchez, pour ne rien dire de l’humanisme italien, n’auraient pas été superflus. La fin du volume porte sur l’âge classique. Trois études sont consacrées à Descartes, l’une de R. Perini propose une critique logique de la relation âme/corps chez Descartes, l’autre de G. Belgioioso et F. Meschini reprend la question du statut de l’acte de méditer, la dernière de F. Bonicalzi reprend l’examen de la formule bien connue de Descartes selon laquelle c’est l’âme qui sent et non le corps. Si ces trois études sont tout à fait honnêtes, elles s’affrontent à un sujet rebattu sur lequel elles peinent à apporter quelque chose de neuf. Ces études sur Descartes sont complétées par une étude sur Malebranche de C. Santinelle, deux sur Spinoza de C. Vinti et P. Di Vona, deux autres sur l’empirisme classique dues à A. Allegra et G. Mari, enfin deux dernières qui abordent l’extrême pointe de l’Âge classique à travers Vico (A. Pieretti) et Kant (F. Desideri).
Finalement, le volume répond honnêtement aux objectifs fixés par les éditeurs, en dépit de quelques manques (la Renaissance, la seconde scolastique, Leibniz) et de certains problèmes de cohérence inhérents à la majorité des volumes collectifs actuellement publiés. L’idéal aurait été que chaque auteur tienne compte précisément des éléments apportés par les contributions du volume. En particulier, on regrettera que les contributions consacrées à l’Âge classique soit largement déconnectées des analyses des médiévistes, comme si les deux parties étaient juxtaposées plus qu’articulées. Néanmoins, le lecteur a en main tous les éléments qui lui permettront de se livrer lui-même à ce travail de comparaison.
Christophe Grellard