Ce petit livre se propose de fournir une introduction générale à la mystique de Maître Eckhart (ca. 1260-1328), en brossant un portrait intellectuel et social du dominicain allemand, et le situant dans l’histoire de la mystique, à la fois en amont (depuis la tradition antique) et en aval (jusqu’aux lectures contemporaines de cette œuvre). L’ouvrage s’organise en deux parties : dans un premier temps, l’auteur propose une introduction historique et doctrinale, brossant un vaste panorama historique de la mystique eckhartienne ; dans un second temps, sont proposés plusieurs textes clés qui permettent de se confronter directement à ce mode de pensée.
Le premier chapitre décrit l’état de la chrétienté occidentale au moment où maître Eckhart est amené à produire son œuvre. L’auteur insiste sur le caractère d’effervescence spirituelle qui caractérise la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle, ce climat apportant un éclairage indéniable sur les types de production intellectuelle qui se développent alors. Dans cette perspective, l’auteur rappelle le lien du dominicain avec les milieux laïcs, et avec certains milieux spirituels comme le mouvement du Libre Esprit. En réaction, la papauté est amenée à instruire un procès à Eckhart. C’est pendant son séjour en Avignon qu’il décède. L’auteur rappelle rapidement les propositions condamnées. Il souligne alors un peu naïvement que ces propositions se retrouvent toutes dans l’œuvre d’Eckhart mais dans un contexte qui leur donne un sens différent (p. 84). Mais c’est précisément le cas de toutes les condamnations, d’Abélard à Autrécourt. Il y a pour ainsi dire une rhétorique de la condamnation qui ne cherche en rien à comprendre l’auteur condamné. Le second chapitre commence par replacer la pensée eckhartienne dans le cadre plus large d’une histoire du mysticisme, la mystique étant entendue comme la tentative d’établir un contact direct et immédiat à Dieu (p. 88). Partant de Platon, Philon d’Alexandrie et Plotin, l’auteur insiste davantage sur le pseudo-Denys et son traducteur Jean Scot Erigène, qui constituent tout deux la pierre de touche de la théologie négative reprise par Maître Eckhart. On regrettera simplement que, à cette occasion, l’auteur n’ait pas été plus précis à propos de la diffusion en latin de ces textes écrits le plus souvent en grec. Une fois rappelées ces conditions historiques, l’auteur s’intéresse plus précisément au processus de déification développé par Eckhart, processus par lequel l’homme est appelé à s’unir à Dieu et à jouir d’une sorte de vision béatifique. Dans cette perspective, l’auteur introduit quelques éléments de théologie apophatique et développe la notion clé de détachement (p. 130). C’est, en effet, le détachement qui, en laissant le vide en l’homme, permet au Verbe de l’habiter, conduisant ainsi à une renaissance en Dieu. Enfin, le dernier chapitre de la première partie examine l’influence de maître Eckhart, depuis ses disciples les plus immédiats (Suso, Tauler, etc.), jusqu’à des penseurs contemporains comme Heidegger ou Derrida. La seconde partie apporte un utile complément à ces développements conceptuels et historiques en proposant un choix de textes qui permettent, notamment, d’approfondir un certain nombre de thèmes importants dans la philosophie eckhartienne, pour certains soulignés auparavant, comme la question du détachement (sermon 71), la question de l’homme noble, ou encore le statut de l’être divin.
Écrit d’une plume alerte, soutenu par un réel sens de la narration, accompagné en même temps par une large bibliographie et d’abondantes notes de bas de pages où le lecteur trouvera d’utiles compléments, cet ouvrage remplit parfaitement sa fonction d’introduction. Tant les étudiants que les enseignants peu familiers de cette pensée, à la fois déroutante et fascinante, pourront y trouver un guide utile.
Christophe Grellard