Ce livre écrit dans un style à la fois alerte et très profond renouvelle la lecture de Pétrarque en situant un certain nombre de ses œuvres par rapport au contexte théologique et philosophique de son temps et en particulier à la controverse sur la vision béatifique.
Un premier chapitre opère cette mise en perspective historique et doctrinale, rappelant les problèmes théologiques posés par l’hypothèse de Jean XXII sur la vision différée et leurs implications historiques. Les enjeux en termes de théorie de la connaissance et de la politique sont repris avec précision, mais l’auteur ajoute une réflexion sur la corporéité dont elle avait déjà montré la spécificité pétrarquéenne dans son précédent livre Il corpo glorioso centré sur les Triomphes (Carocci, Rome, 2001). Mais cette fois elle entend situer l’importance de ce rôle rendu au corps dans l’actualité doctrinale des enjeux qui se jouent au tournant du XIVe siècle. Tandis que les condamnations parisiennes avaient posé la question des rapports entre félicité et connaissance, Jean XXII aurait recentré le problème sur les rapports entre félicité et corporéité (p. 58), jetant le doute sur la possibilité pour les âmes de jouir d’une vision de Dieu béatifiante sans leur corps. Il en va du cœur même de la foi chrétienne : ne se trouve-t-il pas dans la résurrection de la chair ? La fin du chapitre reprend dans cette lumière la réflexion de Jean XXII sur ce thème, en lien avec le souci pétrarquéen du retour de la papauté à Rome, ainsi que la solution apportée par Benoît XII à la crise déclenchée par son prédécesseur.
Le deuxième chapitre est consacré à Robert d’Anjou, à l’examen de son traité sur la vision béatifique, mais aussi des lettres que lui a adressées Pétrarque – comme aussi à Benoît XII – en faveur du retour de la papauté à Rome. C’est la symbolique des tuniques de peau (Gn 3, 21) qui est au cœur de ce chapitre : elles figurent le corps putréfiable et aussi glorifiable, mais également la gloire que procure dès ici-bas l’immortalité des écrits déposés sur les parchemins.
Le troisième chapitre affronte le problème du rapport de Pétrarque à l’image. Peut-on sans risque d’idolâtrie s’attacher à un portrait de Laure alors que l’on prétend à une vision de Dieu sans intermédiaire ? Le rapport du poète aux arts figuratifs est analysé avec finesse et c’est le voile de Véronique, vraie icône du visage du Ressuscité, qui justifie un recours ici-bas à l’image en attendant la transfiguration d’une corporéité glorifiée.
Mais plus encore peut-être que par l’image, la transfiguration est anticipée par l’art de la parole et le quatrième chapitre entend poursuivre l’enquête sur la place de la vision de Dieu dans l’œuvre pétrarquéenne, depuis le Canzoniere jusqu’au Triomphe de l’Éternité. Dans les sonnets 191-192 et également 362, il faudrait voir une transposition au domaine amoureux du thème averroïste de la béatitude intellectuelle en ce monde. Un aristotélisme conséquent n’exige-t-il pas que la félicité (191) présuppose l’habitus électif (192) ? Mais tandis que le Banquet de Dante (VI, v. 81-88), comme le commentaire de Thomas à l’Éthique à Nicomaque parlaient de l’habitus des vertus, le salut viendrait au poète de Laure de l’habitus de contempler la beauté du visage élu. Or cela ne serait pas vrai seulement in via, mais encore in patria où le poète demanderait à Dieu (362) de contempler l’un et l’autre visage béatifiant celui de Dieu et celui de la bien-aimée. Cette revendication ferait ainsi une différence avec Dante qui, selon M.-C. Bertolani, « brûle dans le vertige mystique toute joie créée » (p. 196). Mais pour autant, elle démontre que l’œuvre de Pétrarque et en particulier le Triomphe de l’Éternité ne sont nullement dénués (comme certains l’ont prétendu) d’une solide armature théologique arrimée sur les débats contemporains relatifs à la vision béatifique. Simplement, pour le dire trop grossièrement, alors que l’Alighieri se contentait d’explorer la vision des âmes séparées, ce serait le sens de la résurrection finale et du jugement dernier qui intéresserait l’autre poète couronné, dans le sillage des réflexions de Benoît XII sur le sujet.
Enfin, un dernier chapitre est consacré à l’édition des notes marginales de Pétrarque à plusieurs textes patristiques : les Enarrationes in Psalmos d’Augustin, le De anima de Cassiodore, relevées dans les manuscrits parisiens (BN lat. 1989, 1994 et 2001) attestant de l’intérêt du poète pour la vision béatifique bien avant la rédaction des Triomphes.
D’une remarquable finesse littéraire et théologique ce livre présente ainsi de multiples intérêts parmi lesquels nous relèverons le renouvellement de la lecture de Pétrarque, dans son rapport à Dante et aux controverses sur la vision béatifique, mais aussi une réflexion à partir de la sensibilité des poètes sur les enjeux de cette controverse pour la chrétienté. Trancher en effet en faveur d’une vision immédiate des âmes saintes séparées, n’était-ce pas perdre de vue le rôle essentiel pour la foi chrétienne de l’eschatologie collective, de la résurrection de la chair et de la révélation à la fin des temps avec les mérites de chacun, de la prescience et de la prédestination divines, c’est-à-dire en fin de compte du sens de l’Histoire ? Autant de thèmes présents dans la théologie privée de Benoît XII qui n’avaient pu transparaître dans la constitution Benedictus Deus.
Christian Trottmann