Le dernier livre d’Herbert Davidson, professeur émérite d’études hébraïques à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA) et connu pour son ouvrage de référence sur les théories arabes de l’intellect, se présente sous l’apparence modeste d’une bio-bibliographie intellectuelle de Moïse Maïmonide. Pourtant, déjà la taille (près de 600 p.), la police (très petite) et la mise en page (plutôt revêche pour un livre publié par Oxford University Press) nous mettent en garde : il s’agit d’une véritable somme, d’un ouvrage ambitieux, destiné à la communauté savante et qui espère corriger durablement certaines évidences au sujet de l’auteur du Guide des Égarés. Il se compose d’une biographie critique de Maïmonide (environ 100 pages), sur la vie duquel subsistent toujours bien des zones d’ombre, et d’un inventaire commenté complet de toutes les œuvres de Maïmonide, des écrits rabbiniques jusqu’aux travaux médicaux, en passant par les nombreuses Épîtres, textes juridiques et bien entendu le Guide des Égarés. « Tout ce que vous vouliez savoir sur Maïmonide », pourrait être le sous-titre de l’ouvrage, depuis les secrets de la Genèse jusqu’à la manière de guérir les hémorroïdes (p. 439) ou bien sur le caractère licite de faire du bateau à Bagdad le jour du Shabbat (p. 552). Bien que Davidson s’efforce toujours de présenter l’intégralité des sources et études disponibles, il n’hésite pas à trancher avec conviction sur une série de sujets épineux, qui divisent aujourd’hui la communauté scientifique. Du point de vue biographique, Davidson plaide activement en faveur des arguments suivants : Maïmonide ne s’est jamais converti (ne serait-ce qu’en apparence) à l’islam (p. 18), lors des persécutions almohades en Andalousie, qui ne peuvent d’ailleurs expliquer sa présence à Fès ; mieux encore, sa famille n’a jamais subi de persécutions ; il n’a jamais été le « dirigeant » (car les expressions al-shaykh, al-ra’ìs sont trop équivoques) de la communauté juive du Caire (Fustat), même s’il fut un président de tribunal (p. 56-57). Pour ce qui est de l’authenticité des œuvres, Davidson est l’un des rares à plaider avec autant de vigueur (p. 313-322) pour l’inauthenticité du fameux Traité de logique attribué à Maïmonide (traduit en français par Moïse Ventura puis par Rémi Brague). Il y examine en détail tous les arguments possibles, depuis les circonstances de la composition du traité (il est curieux de voir un musulman ordonner à un jeune juif versé dans le Talmud de lui écrire un traité de logique, p. 318-319) jusqu’aux arguments textuels (en particulier l’exemple de Moïse et Jésus pour illustrer seulement l’antériorité selon le temps, et non selon les autres modes aristotéliciens, comme la noblesse – un exemple que ne reprennent justement pas les traducteurs hébreux du traité, qui substituent à l’exemple Reuben et Simon ou Moïse et Ezra) et linguistiques (l’utilisation d’‘I"sä, nom arabe de Jésus). Dans tous ses développements, Davidson ne cherche pas à rendre Maïmonide plus politiquement correct qu’il n’est nécessaire – un grand mérite vu le climat intellectuel des campus américains. Il n’hésite pas à parler de ses positions peu progressistes à l’égard des femmes et des questions du gender en général, et il n’hésite pas à rappeler – avec une pointe d’ironie – l’attitude négative du grand théoricien de la prophétie que fut Maïmonide à l’égard de Jésus et Muhammad (p. 293) – qui passe fréquemment pour un meshuggac (p. 493n ; p. 502) – soulignant seulement au passage le fait que Maïmonide leur accorde pourtant bien une fonction dans l’histoire du salut. Sur ce point, on peut objecter que l’auteur accorde peut-être un crédit abusif à l’Épître au Yémen, qui fut tout de même écrite dans des circonstances particulières de persécution (auquel cas on pourrait tout aussi bien déduire toute la sociologie d’Émile Durkheim de ses écrits anti-allemands de 1914). Davidson tend également à plaider contre l’authenticité de l’Épître contre l’Astrologie (p. 494), pourtant un best-seller, ainsi que de l’Épître sur la persécution religieuse (Iggeret ha-Shemad, p. 501, aussi appelée Traité sur la sanctification du Nom de Dieu).

En présentant les œuvres rabbiniques de Maïmonide, Davidson entend montrer avant tout qu’il ne s’agit pas d’une alternative aux ouvrages dits philosophiques. Il souligne continuellement que ces œuvres avaient une vocation fondamentalement cognitive. Le Livre de la science, premier volume du Mishneh Torah, rappelle que c’est la connaissance de l’existence de Dieu qui est le pilier sur lequel repose toute la Loi. Il montre le procédé historiographique à l’œuvre chez Maïmonide, qui impute aux anciens rabbins du Talmud une parfaite maîtrise de la physique et la métaphysique (p. 261). Plaidant toujours pour l’intérêt de la biographie intellectuelle, l’auteur montre aussi que c’est dès l’âge de trente ans, à travers les commentaires de la Mishnah et son Mishneh Torah, que Maïmonide avait assimilé la structure de l’univers décrit par la philosophie arabe, la conception de Dieu et des anges comme intelligences, l’éthique aristotélicienne, etc. (p. 307) : « Les éléments philosophiques dans le Commentaire à la Mishnah et le Mishneh Torah sont particulièrement précieux en raison de la lumière qu’ils jettent sur la vision qu’avait Maïmonide du libre-arbitre humain et de l’immortalité humaine, des thèmes qui, bien qu’ils apparaissent dans le Guide, n’y sont pas complètement développés » (p. 307). Même la thèse selon laquelle l’immortalité n’est accessible qu’aux intellects humains perfectionnés s’y trouve déjà préfigurée. Sa présentation des écrits « philosophiques », en particulier du Guide (p. 322-386) est dès lors en parfaite continuité avec son analyse du corpus rabbinique. Davidson, pourtant grand spécialiste de questions de métaphysique comme l’intellect ou la création, ne s’appesantit pas sur l’analyse de points de détail, et comme tous les grands interprètes du Guide, s’interroge sur le style et la finalité de cet ouvrage unique en son genre dans l’histoire de la philosophie. Qui sont les « perplexes » ? Ceux qui sont troublés par les contradictions de l’Écriture, comme le dit explicitement Maïmonide, ou bien plutôt ceux qui ne peuvent pas par eux-mêmes produire une harmonisation des démonstrations pour ou contre l’éternité du monde, la création, l’immortalité, le libre-arbitre, etc., comme le décode Davidson qui, dans une curieuse invocation d’Emerson, assume qu’un grand penseur ne doit justement pas chercher la cohérence (p. 389) ? Son interprétation du Guide des Égarés suit trois grands axes (p. 333) : l’exégèse scripturaire que Maïmonide identifie comme l’objet propre de son œuvre ; les discussions strictement philosophiques éparpillées dans l’œuvre ; et enfin les sections plus proprement idéologiques que philosophiques et qui illustrent la tentative de Maïmonide d’indiquer une construction « spiritualisée et rationaliste de la religion juive ». L’auteur cherche aussi à déceler le « plan » d’un ouvrage qui dit ne pas en avoir, et il les trouve dans un plan antérieur pour un livre sur la prophétie.

Tant pour les œuvres rabbiniques que philosophiques, Davidson consacre de nombreuses pages à la réception historiographique : récente, mais surtout aussi ancienne. Pour le Guide en particulier, il retrace toute la longue histoire du puzzle maïmonidien, depuis les premiers rabbins provençaux qui brûlèrent le livre, jusqu’au XXe siècle (en passant par Joseph ben Joseph, à Posen au XVIe, qui allait jusqu’à différencier physiquement l’auteur des écrits rabbiniques et philosophiques ; Jacob Emden au XVIIIe, et Heinrich Graetz, le pionnier de l’historiographie intellectuelle juive moderne – peu ou quasi rien par contre sur Salomon Maïmon, Hermann Cohen, Jacob Guttman). Il avoue ses réticences devant les lectures averroïstes juives, dont il rappelle qu’elles sont aussi vieilles que Moïse de Narbonne (p. 391-392), et dont on perçoit encore l’influence sur Strauss. C’est à ce dernier que Davidson consacre les pages les plus dures de la section intitulée « The Esoteric Issue ». Il n’hésite pas devant le procédé peu élégant de la ridiculisation : assumant que Leo Strauss, comme son modèle Maïmonide, écrivait sous forme de syllogismes sans conclusion, Davidson se croit dès lors autorisé à conclure à sa place que « Strauss laisse entendre que l’auteur du principal ouvrage sur les commandements divins donnés à Moïse et que l’auteur du principal code médiéval sur la loi religieuse juive non seulement se considérait comme non-juif, mais qu’en plus il ne croyait pas à l’existence de Dieu » (p. 401). L’attaque contre le crypto-athéisme (selon la lecture qu’il impute à Strauss) ou contre sa version soft qu’est l’agnosticisme (Shlomo Pinès et son insistance sur les limites de la connaissance selon Maïmonide) est violente – et ne convaincra pas toujours – car de telles interprétations reviendraient, aux yeux de Davidson, à faire du Guide des Égarés le « livre le plus grotesque jamais écrit » (p. 401-402).

Dans l’ensemble, le mot-clé de l’interprétation philosophique de Davidson reste la vision de Maïmonide comme le maître d’œuvre d’un processus « d’intellectualisation de la religion rabbinique » (p. 303), un point sur lequel, nolens volens, il ne se distingue pourtant pas fondamentalement de l’appréciation du premier Strauss, celui des années 1930 (ou le « Strauss pré-straussien », comme on dit aujourd’hui). L’ouvrage se caractérise par une conclusion étonnamment prosaïque, à première vue sans grand intérêt philosophique, se contentant de reconstituer le « caractère » de Maïmonide à partir de quelques détails biographiques apparemment insignifiants – ses habitudes alimentaires ou son utilisation des tefillin. C’est pourtant encore une fois l’une des thèses centrales de Davidson, qui illustre toutes les vertus d’une biographie intellectuelle bien maîtrisée : car par ces détails de la vie de tous les jours, Davidson conclut que si la cohérence philosophique de Maïmonide reste discutable, sa piété rabbinique est quant à elle incontestable : « alors qu’il n’y a aucune preuve que Maïmonide vivait l’idéal philosophique, il vivait par contre l’idéal rabbinique au plus haut point » (p. 543). Dans l’ensemble, le grand mérite de l’ouvrage est aussi qu’il ne s’efforce pas – au contraire de Strauss et de tant d’autres – de percer les secrets du Guide ou de les dévoiler, mais qu’il présente le dossier le plus complet des données de la recherche. C’est en cela que ce livre, malgré les réserves qu’il suscitera chez tous les adeptes du wishful thinking appliqué à ce héros des laïcs comme des religieux que fut Maïmonide, restera une pierre de touche indispensable pour la recherche future.

Jacob Schmutz