L’ouvrage de Christophe Grellard comble une lacune. Il existait peu d’ouvrages sur Nicolas d’Autrécourt, maître ès arts né en Lorraine en 1298-1299 dont les écrits ont été brûlés en 1347, moins encore de travaux récents. La seule exception est Nicolas d’Autrécourt. Ami de la vérité de Zénon Kaluza (Histoire littéraire de la France, 42-1, Paris, 1995). Ce dernier livre, que l’on peut compléter par quelques articles du même auteur, ne contient pas seulement toutes les informations dont on peut actuellement disposer sur la vie d’Autrécourt et sur l’histoire de ses textes, elle inclut aussi bon nombre de considérations doctrinales et de suggestions pour de plus amples études. Mais l’ouvrage de Christophe Grellard a l’ambition de rendre compte systématiquement de toute la philosophie d’Autrécourt, telle que l’ont livrée l’Exigit ordo et la Correspondance, à partir d’une interrogation philosophique sur sa théorie de la connaissance. Abordant Autrécourt à la lumière des connaissances récentes sur le XIVe siècle, il invalide les approches traditionnelles du maître lorrain qui le tenaient, à tort, tantôt pour un « ockhamiste », tantôt pour un sceptique…
C. Grellard propose un fil conducteur : l’originalité de Nicolas d’Autrécourt sur le plan de la théorie de la connaissance vient de ce qu’il s’écarte du principe selon lequel le savoir, au sens fort, suppose l’évidence. Ainsi, en réduisant considérablement le champ de l’évidence, Nicolas n’ouvre aucunement la voie au scepticisme, mais il « rend ses lettres de noblesse au probable ». Après un chapitre sur la nature et les enjeux de la philosophie, l’ouvrage expose les principes du savoir en tant que connaissance justifiée : d’abord les critères de l’évidence, l’exigence de réduction au premier principe, puis le probabilisme de Nicolas d’Autrécourt et le rôle heuristique du probable. Nicolas ne nie pas qu’il y ait des connaissances évidentes, c’est-à-dire ayant une force contraignante maximale pour l’esprit ; tel est le cas des apparences sensibles, de la connaissance réflexive de nos états mentaux et du premier principe ou de ce qui s’y réduit. Mais fort peu de connaissances (y compris celles qui sont usuellement tenues pour scientifiques) satisfont les conditions de l’évidence. Ainsi, à moins d’être réductibles au premier principe, toutes les inférences ne donnent que des connaissances probables. Ce faisant, C. Grellard est conduit à préciser le sens que Nicolas donne à cette réduction au premier principe, objet d’incompréhensions de la part de Buridan comme des interprètes modernes. D’une part, il s’agit d’un méta-principe plus que d’un principe qui devrait être prémisse de la démonstration, méta-principe qui énonce l’exigence d’identité de contenu des termes ; d’autre part Nicolas refuse (contre Gilles du Foin, un de ses collègues à la faculté des arts, mais aussi à la différence de Jean Buridan) d’introduire des degrés d’évidence, s’en tenant à une conception stricte et restrictive de l’évidence. Il ne s’agit pourtant pas de rejeter purement et simplement ces croyances, car dans bien des cas, ce sont des connaissances, ayant un certain degré de probabilité.
Mais il est un autre fil conducteur de la philosophie de Nicolas d’Autrécourt : son atomisme. C. Grellard considère Nicolas comme le seul véritable atomiste du XIVe siècle. Théorie de la connaissance et atomisme physique sont d’ailleurs liés, puisque la critique de la philosophie naturelle aristotélicienne (au nom des principes de la connaissance) se double de la thèse selon laquelle l’explication par les atomes est plus probable que l’explication aristotélicienne. C. Grellard présente ainsi la psychologie de Nicolas, et à cette occasion sa théorie de la connaissance : on étudie l’abstraction, l’universel, le statut de l’être objectif. On voit comment le platonisme s’affirme de façon « décomplexée », ce qui fait justice de l’idée d’un nominalisme autrécurien. Ensuite, le statut scientifique de l’atome est examiné. Il est clair que l’atome ne peut être objet d’une apparence évidente. L’existence de l’atome est donc elle-même une hypothèse, qui devient une connaissance probable à la mesure de ce qu’elle explique.
Enfin, la troisième partie se livre à une confrontation entre Autrécourt et Buridan. Elle met en évidence l’opposition des deux maîtres : Nicolas exige un principe unique qui serve de fondement tandis que Buridan admet une multiplicité de principes et de méthodes démonstratives. Buridan, corrélativement, admet des degrés d’évidence, ce que refuse Autrécourt. Pour finir, C. Grellard oppose les deux auteurs en qualifiant Autrécourt de « fondationnaliste », puisqu’il cherche à reconduire toute connaissance à des principes évidents (d’où des conséquences critiques, normatives et faillibilistes), tandis que Buridan est « fiabiliste », admettant que dans le cours normal de la nature, nos connaissances sont suffisamment fiables. C. Grellard admet que les deux systèmes sont proches, mais résolvent les mêmes problèmes par des choix finalement divergents. Dans un ouvrage consacré à Nicolas, auteur longtemps méconnu et souvent incompris, C. Grellard accorde plus de valeur à l’audace autrécurienne, qui s’oppose radicalement à l’aristotélisme et ouvre la connaissance au champ du probable. Peut-on dire pour autant qu’il y a un impensé probabiliste dans l’épistémologie buridanienne ? La place des degrés de certitude et d’évidence d’une part, la place faite au probable dans certaines sciences (non spéculatives, certes, mais pas pour autant marginales, comme l’éthique) confirment que Buridan est parfaitement conscient de ces problèmes. La priorité pour lui, assurément, est autre : c’est, à partir d’une conception de la différence des sciences qui ne se fonde plus sur des genres d’êtres (ou des types d’objets), d’assurer le pluralisme épistémologique des connaissances, par une pluralité des principes et des moyens de démonstration. Une telle confrontation montre assez à quel niveau se situe Autrécourt parmi les philosophes du XIVe siècle. C’est le mérite de cet ouvrage que de nous le faire découvrir, en l’inscrivant dans une interrogation philosophique plus large sur la justification des croyances et la définition de la science.
Joël Biard