Avec Albert le Grand et la philosophie (publié chez Vrin, dans la collection « À la recherche de la vérité » en 1990), Alain de Libera nous avait offert une excellente présentation de la pensée de cet auteur trop souvent placé dans l’ombre de son élève Thomas d’Aquin. Le présent ouvrage n’est pas une simple réédition, serait-elle revue et corrigée, c’est un livre nouveau sur bien des points, même si la structure générale reste similaire. Alain de Libera a enrichi ses analyses à partir de ses travaux ultérieurs, par exemple sur la transmission des différentes théories de l’intellect dans l’Antiquité tardive et dans le monde arabe. Il en résulte un ouvrage précis, dense, où la figure d’Albert le Grand est réaffirmée comme une figure majeure de l’histoire de philosophie du Moyen Âge.

Les chapitres couvrent successivement les champs suivants : (I) « L’homme et l’œuvre » : c’est l’un des plus proches de l’édition précédente, mais les notes érudites sont amplifiées et la bibliographie mobilisée est plus large. Son but est d’écarter les images négatives qui collent à la peau d’Albert. Dès ce chapitre, l’importance qui lui est accordée ressort : « lire Albert aujourd’hui, cela veut dire aborder la philosophie médiévale à son état natif, au moment où l’idéal philosophique prend figure […] autonome, à la croisée des cultures et des pratiques… » (p. 17). Albert, qui récapitule et repense les traditions du péripatétisme, ouvre des voies, parfois divergentes, qui seront suivies lors des siècles ultérieurs. Dès ce moment, Alain de Libera présente quelques continuateurs d’Albert mais il y reviendra plus fortement à la fin de l’ouvrage. (II) « Philosophie et théologie » : Libera défend l’idée qu’Albert est le premier auteur médiéval à avoir affronté la question de l’essence de la philosophie. Le maître se réclame d’Aristote mais, dans des stratégies argumentatives complexes, selon les sujets et les enjeux, il mobilise aussi bien Alexandre, Averroès dont il se dit proche (sauf sur l’unicité de l’intellect), et encore à travers ce dernier bien d’autres penseurs arabes, comme notamment Farabi. Il se meut dans un horizon où le Livre des causes, composante irremplaçable du péripatétisme, appelle et suppose une théologie attribuée à Aristote ; (III) « Dieu et l’Être » : dans ce chapitre, l’auteur étudie en détail la façon dont Albert traite de la causalité divine ; il élabore une théorie de la causalité univoque (p. 99), mais on voit aussi la naissance d’une théorie de l’analogie qui est étrangère à Aristote (p. 106). La thèse majeure est ici : « Le « péripatétisme » albertinien n’est pas une christianisation d’Aristote, c’est une interprétation néo-platonicienne de sa théologie » (p. 101). (IV) « La métaphysique du flux » : c’est à l’évidence un élément essentiel de la philosophie d’Albert le Grand. Alain de Libera restitue la composante boécienne (de fait négligée voire ignorée). Mais le flux est un concept original : le flux est différent de la cause ou du principe, il suppose l’identité formelle et spécifique de ce qui flue. (V) « Les universaux » : ce chapitre plus classique était déjà grandement élaboré dans la version antérieure de l’ouvrage. Récusant les étiquettes qui ne veulent rien dire telles que « réalisme modéré », Alain de Libera expose avec une grande précision la théorie albertiste (ou albertinienne comme il préfère dire) de l’essence, son rapport à Avicenne et à Denys. (VI) « Psychologie philosophique et théorie de l’intellect » : c’est l’occasion d’affirmer que la noétique est « le cœur vivant de [la] pensée [d’Albert], le foyer de son système, le terrain principal de son engagement philosophique » (p. 265, thèse réaffirmée en conclusion p. 366). L’auteur revient à nouveau sur les rapports avec Averroès, Alexandre, et nous propose une mise au point détaillée sur la théorie, dont l’histoire est très complexe, de la conjonction. (VII) « De la noétique à l’hénologie » : ce chapitre trace la double postérité, bien connue, d’Albert. D’une part ce qui a été appelé l’« averroïsme latin », c’est-à-dire le péripatétisme radical (même si l’auteur récuse le terme) des maîtres ès arts parisiens, et ses prolongements chez Dante ou Jean de Jandun ; d’autre part le courant dominicain et allemand, qui aboutit avec Berthold de Moosbourg à l’affirmation d’un nouveau platonisme défendant la transcendance de l’Un. Je regretterais pour ma part la tendance (récurrente depuis Penser au Moyen Âge) à présenter le second aspect comme le dépassement ou l’Aufhebung du premier (p. 350). Le courant du « péripatétisme intégral » est loin de s’épuiser au début du XIVe siècle, où il se croisera d’ailleurs avec le courant nominaliste, il fructifiera chez les aristotéliciens de la Renaissance, et il n’est pas sans marquer certains aspects de la philosophie moderne, comme l’auteur lui-même le rappelle au passage, évoquant Descartes (p. 335). Quoi qu’il en soit, ici encore, le tableau est très stimulant. Ce volume se termine par un choix de textes, une bibliographie mise à jour, et il est accompagné d’index des auteurs.

La revalorisation d’Albert est désormais acquise (Alain de Libera y ayant lui-même contribué pour ce qui est de la France). Cependant, ce volume constitue un bilan sans précédent. Il est sous-tendu par quelques gestes forts : récuser la description de la philosophie de cette époque comme « christianisation d’Aristote » ; montrer dans le détail les stratégies textuelles combinant des thèses provenant d’Alexandre, de Farabi, et d’Averroès, mais aussi (n’est-ce pas l’essentiel ?) les innovations conceptuelles produites dans et par l’œuvre d’Albert ; rappeler que celui-ci non pas pré-contient (ce n’est jamais le cas en philosophie) mais rend possible bien des développements ultérieurs.

Joël Biard