Ce livre est l’édition d’une thèse excellente soutenue en 1997 à Strasbourg et faisant le point de la recherche sur l’abbé cistercien. Une longue préface de G. Dahan dont l’auteur a suivi les cours à l’École Pratique des Hautes Études situe Guerric d’Igny dans le mouvement exégétique de son temps et propose des réflexions profondes sur son goût pour la prière liturgique. Une première partie du livre fait un point très précis sur la vie et l’œuvre de l’abbé cistercien. Une deuxième partie intitulée « Méthodologies » propose un protocole méthodologique à la fois au plan littéraire et exégétique, faisant ressortir en ce dernier domaine un double fondement : l’expérience et la lectio divina. La troisième partie intitulée « Herméneutique du corpus homilétique de Guerric d’Igny » constitue le cœur de l’ouvrage. Un premier chapitre situe la théologie des sermons de l’abbé cistercien par rapport à la notion de théologie monastique. L’ample présentation historique de l’émergence de ce concept en met en valeur l’importance, mais l’auteur entend, aux côtés de l’expérience, revaloriser la place de la lectio divina comme principe exégétique. L’auteur y voit une actualisation du Logos divin présent dans les Écritures. Cependant le deuxième chapitre est centré sur l’expérience de Dieu chez Guerric d’Igny recherchée dans trois sermons en particulier à partir toutefois d’une recension exhaustive des occurrences du terme experientia – et apparentés – revenant dans une douzaine d’entre eux. Partant du caractère inopiné des « visites » de Dieu évoqué dans le deuxième sermon pour l’Avent, l’auteur en vient au passage retenu par les lecteurs mystiques de Guerric : celui du cinquième sermon pour la Purification. L’âme passe ainsi de la vision voilée de la foi à celle face-à-face promise dans l’éternité par une vision intermédiaire dans le miroir et en énigme. Ainsi peut-elle apercevoir dès ici-bas quelque chose de la gloire divine du visage, mais toujours dans le miroir d’une spéculation. Une telle vision demeure dans l’ombre par opposition au plein jour du face-à-face et c’est le troisième sermon pour la fête des apôtres Pierre et Paul qui est mobilisé pour développer l’expression cistercienne que Guerric donne à partir de l’analyse d’un verset du Cantique (4, 6a) de cette conception apophatique traditionnelle de la mystique. Le troisième chapitre de cette partie est consacré comme on s’y attend à la lectio divina chez Guerric proposant un apport plus original mais limité. Le quatrième chapitre revient sur le thème « de la formation du Christ en nous » déjà abondamment étudié, mais où l’auteur entend reconnaître le propositum vitae de l’Abbé Guerric pour ses moines. Pour cela l’auteur se livre à une reconstitution périlleuse de la fortune du terme de forma à travers la patristique : forme dissemblable et rétablissement de l’image de Dieu en l’homme. Elle entend aller plus loin que la thèse fondatrice de D. De Wilde par une analyse systématique des six sermons constituant le corpus de ce thème chez l’abbé cistercien. Elle en met ainsi en valeur la construction progressive qui fait contraster la maternité des moines faisant naître le Christ dans leur cœur et celui de leurs frères dans les trois premiers sermons et la maternité du Christ et de Marie évoquée plus classiquement par les trois derniers. Elle insiste sur le fait que cette forme interprétée à partir de la référence à Phil. 2, 5-7 comme nature par D. De Wilde doit plutôt être rendue par image et être interprétée comme restauration de l’image de Dieu dans l’âme. La démonstration est assez convaincante, mais une thèse sur Guerric entreprise soixante ans après celle de D. De Wilde était-elle obligée de se centrer sur ce thème ? Tant d’autres étaient possibles et en particulier la voie originale proposée par l’auteur : adopter un point de vue herméneutique restituant à la lectio divina sa place aux côtés de l’expérience mystique ?

Une quatrième partie propose une étude systématique menée avec sérieux du Sermon pour les Rogations ainsi que de ceux pour l’Avent et la Nativité, suivie d’un résumé de l’ensemble du corpus. À cela s’ajoute une bibliographie intelligemment ordonnée et très à jour, outil précieux pour les études sur cet auteur ainsi que des tableaux de fréquence de termes clés dans les différents sermons. Saluons donc un livre très utile sur un auteur qui n’est sans doute pas le plus philosophe des cisterciens du XIIe siècle, mais qui est mis en lumière par une étude systématique et menée avec méthode au plan herméneutique.

Christian Trottmann