La théorie de la sacra doctrina développée par Thomas d’Aquin dans sa Somme de Théologie a été l’objet d’abondants travaux et de débats orageux. En revanche, les études sur les commentaires scripturaires de Thomas sont beaucoup moins nombreuses. Le livre de Guggenheim va sans doute nous aider à combler cette lacune, car il a le mérite de présenter un Thomas à la fois praticien et théoricien de la théologie.
L’ouvrage est divisé en quatre parties dont la première fournit une vision d’ensemble du commentaire afin d’introduire le lecteur dans la manière thomasienne d’interpréter le texte biblique. L’auteur analyse notamment les sources de Thomas et met en relief les principales articulations du commentaire. Dans son ensemble, le travail de Thomas est caractérisé par son attention à la lettre de l’Écriture. Certes, Thomas emploie des méthodes de lecture typiques du XIIIe siècle et s’inspire des gloses de Pierre Lombard. Cependant, c’est la thèse avancée par l’auteur, son originalité provient non seulement de la doctrine, « mais encore du travail herméneutique ». Les éléments doctrinaux relèvent de la christologie (l’objet de l’enseignement de l’Apôtre est le Christ, sa figure humaine et son rôle pour la salvation) et de la théologie de l’histoire (rapports entre l’ancienne et la nouvelle Alliance). Ils sont analysés lors de la deuxième et de la troisième parties. La conception herméneutique de Thomas fait l’objet de la quatrième partie.
La deuxième partie examine les occurrences du mot conditio, expression qui révèle l’articulation des dimensions ontologique et historique de la réalité. La condition ontologique c’est celle du Christ, Verbe incarné et médiateur accompli. La condition historique c’est la réflexion théologique sur l’histoire et sur la nécessité de la nouvelle Alliance comme accomplissement du salut. Le concept de condition conduit à celui de perfection, objet de la troisième partie. La perfection sert, elle aussi, à articuler les dimensions ontologiques et historiques, dans la mesure où elle fait comprendre que le processus conduisant de l’ancienne à la nouvelle Alliance est l’aboutissement de « l’économie divine ». La quatrième partie intéressera non seulement les théologiens de formation, mais aussi les médiévistes en général. L’auteur examine (chapitre 1) les méthodes et les concepts utilisés par Thomas dans son « exégèse universitaire ». Il insiste particulièrement sur l’importance de l’acte de diviser le texte comme un acte herméneutique qui détermine d’avance une certaine compréhension de l’ouvrage commenté. Si l’objectif du commentaire est la détermination de l’intention de l’auteur par l’étude successive de la littera, du sens des mots éclairés (sensus) et de la doctrine résultante (sententia), la division du texte proposée par le commentateur jouera un rôle non négligeable dans l’étude de l’intentio. Le chapitre 2 compare la méthode employée par Thomas lors de son interprétation biblique et ses textes théoriques, notamment le Commentaire sur les Sentences, les Questions Quodlibétales (VII, 6) et la Somme de Théologie. Le chapitre 3 propose une analyse philosophique du langage dont le résultat est l’affirmation de la transcendance de la pensée sur le langage. Une série de trois annexes portant sur la tradition manuscrite du commentaire de Thomas clôture cet ouvrage.
Alfredo Storck