Thomas Bradwardine est certainement l’une des figures les plus connues des historiens des sciences du Moyen Âge, notamment parce qu’il fut l’inventeur d’une des premières lois de la dynamique, la fameuse loi qui porte son nom. Si certains, comme Michael McVaugh, ont tenté de montrer que cette loi existait aussi chez les médecins, comme Arnaud de Villeneuve par exemple, il ne fait aucun doute que c’est le philosophe de Merton College qui marquera l’histoire de la dynamique et des mathématiques. Premier jalon d’une mathématisation de la physique aristotélicienne, le Traité des proportions développe, entre autres choses, le principe selon lequel, si les rapports de la puissance au mobile sont en progression géométrique, alors les vitesses (velocitates) sont en progression arithmétique. Cette loi est communément acceptée aux XIVe et XVe siècles et, dans son commentaire au Traité des proportions, Blaise de Parme, philosophe, logicien et mathématicien à cheval sur le xive et le xve siècle, ne fait pas l’économie d’une discussion de ladite loi. Cependant, après l’avoir discutée, Blaise de Parme la rejette. Bien d’autres points d’achoppements entre mathématiques et philosophie naturelle sont traités dans ce commentaire sous forme de questions, mais le rejet de la « loi de Bradwardine » est l’un des aspects importants du texte. Les autres questions sur lesquelles Blaise de Parme se penche sont très variées et dépassent largement le cadre du Traité des proportions. La dernière question, par exemple, s’intéresse aux proportions des éléments dans une quantité continue, comme le faisait Bradwardine, mais certains arguments semblent issus d’un contexte médical, d’autres de l’astrologie. Ne pouvant présenter ici un panorama exhaustif du contenu du livre, on se bornera à souligner l’intérêt de la méthode de Blaise de Parme.
Il est clair que Blaise de Parme considère les mathématiques comme la science la plus élevée. Les arguments mathématiques sont les seuls susceptibles de fournir au sujet connaissant une certitude absolue, seuls ils peuvent dénouer les problèmes posés par la philosophie naturelle. De ce point de vue, l’introduction de Joël Biard et Sabine Rommevaux est très éclairante et remet bien en contexte la posture intellectuelle de Blaise de Parme, tant d’un point de vue historique que théorique. Après une analyse du contenu mathématique de l’œuvre et de sa cohérence, les auteurs de l’introduction expliquent comment Blaise de Parme applique ces théorèmes mathématiques à la réalité physique : au mouvement, mais aussi à quelques autres cas où le concept de proportion a quelque utilité. Le lecteur sera convaincu qu’il s’agit là d’un témoignage très important pour comprendre l’enseignement des mathématiques en Italie à la fin du Moyen Âge et pour saisir les mécanismes qui poussent de plus en plus les philosophes à mathématiser le réel. Que ce texte soit édité et bien introduit est donc une excellente chose pour l’histoire des sciences et de la philosophie médiévales. Cependant, l’édition du texte elle-même pose quelques problèmes.
Le texte est lisible dans l’état et le lecteur trouvera toutes les variantes ou presque dans l’apparat critique (les éditeurs n’ont pas noté les synonymes tels que igitur/ergo par exemple). On peut donc, à partir de cette édition, se faire une bonne idée de la démarche de Blaise de Parme. Mais le choix du manuscrit de base n’est guère justifié par les éditeurs et on ne trouvera aucun stemma et aucune discussion détaillée de l’histoire des manuscrits, alors que l’édition est fondée sur cinq d’entre eux. La description des principes de l’édition tient en deux pages et demi, ce qui n’est pas suffisant pour comprendre pourquoi c’est le manuscrit du Vatican (Vat. Lat. 3012) qui est choisi comme archétype et pourquoi le manuscrit de Milan est mis à l’écart. Les éditeurs tiennent compte du fait que le colophon du ms. Vat. Lat. 3012 rapporte que le texte a été partiellement corrigé par Blaise de Parme lui-même et partiellement par un certain Pierre de Raymond de Cumes, ce qui serait en effet un bon critère pour en faire un témoin de valeur. Mais cela ne suffit pas à dissoudre quelques questions qui viennent naturellement à l’esprit. On s’étonne par exemple que le manuscrit de la Vaticane soit daté de 1406, celui de Venise de 1381, et que celui de Milan soit daté par les éditeurs de la période de l’enseignement parisien de Blaise de Parme, entre 1378 et 1388 et enfin que le manuscrit d’Oxford soit peut-être du XIVe siècle. Sans stemma, il est difficile de se faire une idée de l’histoire de ces textes, d’autant que si le manuscrit du Vatican sert de point de départ, on le retrouve très souvent dans l’apparat critique, ce qui montre que le texte, même corrigé par Blaise de Parme, n’est pas de bonne qualité. Puisqu’il semble postérieur à au moins trois autres témoins, il faudrait justifier cette chronologie inversée. Par ailleurs, considérant que le témoin de Milan constitue en fait une première rédaction du commentaire, les éditeurs – peut-être sous la pression éditoriale qui consiste aujourd’hui à publier des livres de taille moyenne – ont choisi de ne pas l’intégrer à l’édition. Pourtant, il aurait certainement été utile au lecteur de posséder une transcription de ce témoin, en annexe par exemple, pour pouvoir se faire une idée de l’évolution du texte. Car l’affirmation même de sa primauté dans le temps pose question. La localisation de ce premier témoin à Paris – ce qui permettrait de le dater des années 1378-1388 – tient seulement à une mention unique de la ville dans un exemple, ce qui ne semble guère probant. C’est d’autant plus délicat que le catalogue Astrik L. Gabriel de 1968 dit qu’il s’agit d’un manuscrit du XVe siècle. Il aurait donc fallu une description codicologique fouillée pour affirmer cette probable datation. Quant au témoin de Venise, il est antérieur dans le temps à celui du Vatican, mais semble moins bon aux yeux des éditeurs. S’agit-il d’une troisième rédaction ? D’une mauvaise copie de la première ? Cela aurait aussi demandé une discussion plus longue. De même, le manuscrit d’Oxford est rarement choisi par les éditeurs et semble donner une version assez différente du texte, ce qui mériterait aussi une discussion. Bref, même si le choix des éditeurs semble la plupart du temps pertinent, puisque le texte est lisible et cohérent, la chronologie et l’ecdotique des textes auraient mérité une étude plus approfondie.
Aurélien Robert